Les années 2020 ont été marquées non seulement par l’accélération du dérèglement climatique, mais aussi par des vagues stupéfiantes de conflits, de déplacements forcés et de violence géopolitique. Fin 2023, près de 120 millions de personnes dans le monde avaient été déplacées de force en raison de persécutions, de conflits, de violences et de violations massives des droits humains, ce qui a trop souvent été documenté comme une catastrophe humaine, sans tenir compte des effets profonds que cela a sur le climat et l’environnement.[i]
Cette séparation est inexacte sur le plan analytique et dangereuse sur le plan politique et moral.
Les dommages environnementaux causés par les guerres et les occupations accélèrent le dérèglement climatique, compromettent l’adaptation et aggravent les inégalités mondiales. Lorsque des forêts sont défrichées à des fins militaires, que des zones humides sont asséchées ou que des infrastructures essentielles sont détruites, ce sont les écosystèmes et les populations qui en paient le prix, en termes de vies humaines, de moyens de subsistance et de capacité à absorber le carbone. Mais plutôt que d’affronter ces réalités, les grands espaces de négociation mondiale sur le climat, tels que les Conférences des parties (COP) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), ont systématiquement écarté la guerre, le militarisme, l’occupation et la violence coloniale des agendas officiels et des mécanismes de responsabilité.
La justice climatique, qui repose sur une responsabilité équitable, une responsabilité historique et une participation significative, ne peut être dissociée des luttes plus larges contre la violence systémique. Comme l’ont répété à maintes reprises les acteurs de la société civile du Sud global, l’architecture de la gouvernance climatique mondiale continue de refléter de profondes inégalités structurelles.[ii]
Lors des COP successives, les débats portent généralement sur les objectifs d’atténuation, le financement de l’adaptation, les pertes et dommages, et les transitions énergétiques. Une omission flagrante persiste : les impacts climatiques de la guerre et du militarisme. Les émissions liées à l’armée et à la guerre font partie des secteurs les plus gourmands en combustibles fossiles, les armées du monde entier représentant collectivement environ 5,5 % de toutes les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Cela équivaut à peu près aux émissions d’un pays industrialisé. Pourtant, l’impact climatique des opérations militaires mondiales est souvent sous-estimé et mal compris.
L’omission du militarisme dans les programmes de la COP n’est pas accidentelle, elle est historique.[iii] Les émissions militaires sont en effet souvent exclues des rapports nationaux sur les gaz à effet de serre pour des raisons de « sécurité nationale ».[iv] Le protocole de Kyoto de 1997 a exclu les émissions militaires des objectifs de réduction obligatoires. Près de deux décennies plus tard, l’accord de Paris a maintenu cette indulgence, rendant facultative la déclaration des émissions militaires et permettant aux gouvernements de continuer à sous-estimer l’un des secteurs les plus intensifs en carbone au monde, les protégeant ainsi d’un examen significatif et nécessaire.
Les recherches mises en avant lors des discussions sur l’avis consultatif de la Cour internationale de justice concernant le climat soulignent à quel point les émissions militaires sont exclues des principaux cadres de responsabilité du droit international en matière de climat.[v] Les scientifiques et les défenseurs de l’environnement ont également averti que les impacts climatiques et environnementaux du militarisme étaient systématiquement négligés dans les négociations mondiales.
Cette exclusion est un choix politique délibérément maintenu dans la gouvernance climatique mondiale afin de servir les intérêts du complexe militaro-industriel et des puissances impérialistes.
L’armée américaine, souvent citée comme le plus grand consommateur institutionnel de combustibles fossiles au monde, opère dans un manque de transparence qui permet aux émissions provenant de ses bases, de ses opérations et de ses chaînes d’approvisionnement d’échapper à une comptabilisation complète. Alors que les pays du Sud global sont continuellement soumis à des pressions pour décarboniser rapidement, souvent dans des conditions d’endettement et d’ajustement structurel, les secteurs militaires des États puissants restent partiellement à l’abri de ce même contrôle.
Ces asymétries révèlent comment la gouvernance climatique mondiale continue de reproduire les hiérarchies coloniales : ceux qui sont les plus responsables des émissions historiques bénéficient d’une certaine flexibilité, tandis que les plus vulnérables supportent des charges disproportionnées.
La guerre comme facteur de la crise climatique
La guerre est à la fois une crise humanitaire et environnementale. Selon les Nations unies, les conflits dégradent les écosystèmes, contaminent les sources d’eau et détruisent les systèmes agricoles, sapant ainsi les efforts d’atténuation et d’adaptation.[vi] Les forêts et les zones humides, qui sont des puits de carbone essentiels, sont souvent endommagées ou détruites pendant les conflits. Les installations industrielles prises pour cible pendant les guerres rejettent des polluants dans l’air, le sol et les cours d’eau. La phase de reconstruction elle-même est très émettrice de carbone, ce qui entraîne des émissions supplémentaires.
Cette dynamique est particulièrement marquée au Soudan. Déjà classé parmi les pays les plus vulnérables au changement climatique, le Soudan est confronté à des chaleurs extrêmes, des précipitations irrégulières, des sécheresses sévères et des inondations dévastatrices. Lorsque la guerre a éclaté entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF) en 2023, ces vulnérabilités se sont aggravées de manière catastrophique. Des millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, les systèmes agricoles ont été perturbés, la famine s’est généralisée et les structures de gouvernance locales se sont fracturées, ce qui limite considérablement la capacité d’adaptation au climat.

© UNHCR, Refugees Media, RF1369246
Les données provenant des zones de conflit à travers le monde montrent que les émissions générées pendant les conflits armés peuvent rivaliser avec celles de nations entières, voire les dépasser. Pourtant, la capacité technique à mesurer et à déclarer ces émissions dans les régions déchirées par la guerre est extrêmement limitée. Cela crée une sous-représentation systémique : les endroits les plus touchés par la destruction de l’environnement sont souvent dépourvus des infrastructures nécessaires pour quantifier et soumettre les données climatiques dans les cadres de reporting mondiaux.
En Palestine, la destruction de l’environnement est indissociable de l’occupation. Les organisations de la société civile et les chercheurs documentent les schémas de destruction des terres agricoles, de contamination des eaux souterraines et de démolition des infrastructures qui dégradent les écosystèmes et les moyens de subsistance. Ces schémas témoignent d’un écocide, une destruction de l’environnement qui s’inscrit dans des systèmes de domination et de dépossession.
La résistance de la société civile et des pays du Sud global
Alors que les négociations officielles restent muettes, la société civile est intervenue tant sur le plan analytique que politique.
La Climate Justice Coalition (CJC) – un mouvement sud-africain composé de plus de 80 membres, dont des syndicats, des ONG, des organisations communautaires, des groupes confessionnels et d’autres acteurs engagés dans une vision transformatrice et intersectionnelle de la justice climatique – s’est jointe à d’autres organisations de justice climatique pour établir des liens entre la guerre et la destruction de l’environnement. La CJC a toujours souligné que la justice climatique est indissociable de la lutte contre le militarisme, l’impérialisme et les intérêts extractifs bien établis.
En Afrique du Sud, le CJC a soutenu et mobilisé autour des manifestations fréquentes contre l’exportation de charbon par Glencore vers Israël, établissant un lien direct entre les flux de ressources fossiles et le financement des États militarisés et, par extension, des systèmes de violence.[vii] Ces actions remettent en question la vision simpliste du charbon comme ressource économique nationale, soulignant comment les chaînes d’approvisionnement mondialisées en combustibles fossiles peuvent contribuer à l’expansion militaire et à la violence étatique.
Le CJC a maintenu sa solidarité avec la cause palestinienne, associant la lutte contre l’occupation à une lutte plus large contre le capitalisme fossile, l’extractivisme et la violence racialisée.[viii] Dans le même esprit, le secrétariat du CJC a publiquement soutenu l’appel de l’Afrique du Sud à mettre fin au génocide israélien à Gaza, une position politique qui situe la justice climatique au sein des mouvements mondiaux contre la violence structurelle et l’apartheid.[ix] En tant que mouvement, nous reconnaissons que toutes les luttes anticoloniales sont des questions de justice climatique. La dépossession coloniale et néocoloniale des terres favorise l’injustice climatique, car elle permet aux industries extractives, telles que l’exploitation pétrolière et gazière, de dégrader les écosystèmes qui pourraient servir de puits de carbone. Dans le même temps, elle continue d’aggraver la vulnérabilité en déplaçant les communautés autochtones, pauvres et noires, en les privant d’accès à la terre, à l’eau et à la nourriture, et en les exposant davantage aux effets du changement climatique, créant ainsi un cercle vicieux.
En tant que membres de la société civile, le CJC refuse le cloisonnement de la politique climatique. Pour le CJC et ses alliés, la justice climatique consiste à s’attaquer aux relations matérielles qui produisent à la fois la destruction écologique et la souffrance sociale.
Des initiatives telles que « The Military Emissions Gap » (L’écart entre les émissions militaires) visent à cartographier et à quantifier l’empreinte carbone des forces armées, remettant en cause l’opacité qui protège les secteurs de la défense de toute responsabilité. Les scientifiques et les chercheurs en matière de paix ont souligné le lien entre le militarisme et le dérèglement climatique, exhortant les négociateurs à intégrer ces réalités dans les processus officiels.[x]

(c) Silver Sibiya, GroundUp (CC BY-ND 4.0)
Les juristes font également valoir que le droit international, y compris les principes discutés dans le cadre de l’avis consultatif de la Cour internationale de justice (CIJ) sur le climat, pourrait être interprété comme imposant des obligations environnementales, même dans des contextes d’occupation et de conflit armé.[xi]
Parallèlement, en tant que mouvements du Sud global, nous redéfinissons la justice climatique. Au lieu de considérer le changement climatique comme une simple question environnementale, les militants établissent un lien entre le capitalisme fossile, le militarisme et l’extraction coloniale en tant que systèmes interdépendants. L’appel ne porte pas seulement sur des objectifs d’atténuation, mais aussi sur la démilitarisation, l’annulation de la dette, les réparations et le financement de la reconstruction, afin de reconnaître les dommages environnementaux.
L’adaptation sensible aux conflits est également apparue comme un principe de plus en plus important dans le discours sur le développement, reconnaissant que la résilience climatique ne peut être renforcée en l’absence de paix, de justice et de stabilité politique. Pourtant, même ce cadre évite souvent de nommer les forces géopolitiques qui perpétuent l’instabilité.
Les enjeux
Le fait de mettre de côté la guerre et l’occupation dans les négociations sur le climat détermine quelles souffrances sont visibles, quelles émissions sont prises en compte et quels avenirs sont prioritaires.
Lorsque les émissions militaires restent sous-déclarées et que la destruction environnementale liée à la guerre est absente des agendas de la COP, les États puissants échappent à leurs responsabilités tandis que les populations vulnérables aux effets du changement climatiques sont confrontées à des crises aggravées. Les communautés vivant sous les bombardements ou sous occupation sont exclues de l’élaboration des politiques qui régissent la reconstruction et l’adaptation.
Les enjeux politiques sont profonds. La justice climatique devient vide de sens si elle traite des panneaux solaires et des marchés du carbone, mais refuse de s’attaquer au militarisme. Elle devient alors technocratique plutôt que transformatrice.
Les enjeux moraux sont tout aussi importants. Traiter la guerre séparément de la crise climatique revient à ignorer le fait que la violence alimente l’effondrement écologique — et que l’effondrement écologique aggrave à son tour l’instabilité et les déplacements de population.
Vers une politique climatique plus honnête et plus juste
Pour que les négociations sur le climat restent légitimes, elles doivent élargir leur champ d’application. Cela signifie exiger la transparence en matière d’émissions militaires. Cela signifie intégrer les dommages environnementaux liés à la guerre dans les discussions sur les pertes et les dommages. Cela signifie reconnaître que le financement de l’adaptation dans les zones de conflit doit aborder la violence politique, et pas seulement les lacunes en matière d’infrastructures.
Les acteurs de la société civile de Palestine, du Soudan, d’Afrique du Sud et de l’ensemble du Sud global expriment déjà cette vision élargie. Ils insistent sur le fait que la justice climatique ne peut être dissociée des luttes contre la violence coloniale, l’occupation et la guerre. Ils remettent en question l’hypothèse selon laquelle la gouvernance climatique peut rester politiquement neutre dans un monde structuré par des rapports de force inégaux. La justice climatique n’est pas possible dans un monde où nous ignorons les génocides en cours et les projets de colonisation. Un avenir de justice climatique est un avenir où nous perturbons et déracinons les systèmes d’oppression partout où nous les trouvons.
Pour le public européen, cela soulève des questions urgentes : la diplomatie climatique peut-elle revendiquer une autorité morale tout en ignorant le coût environnemental du militarisme ? Une transition juste peut-elle avoir lieu parallèlement à l’augmentation des budgets militaires et à la poursuite des occupations ?
Une véritable justice climatique implique de faire face à ces contradictions. La destruction écologique et la violence politique ne sont pas des crises parallèles ; ce sont des réalités étroitement liées. Les séparer revient à perpétuer une politique d’effacement. Les affronter ensemble, c’est commencer à construire un cadre climatique fondé non seulement sur les mesures du carbone, mais aussi sur la justice.
| Shaazia Ebrahim est spécialiste du numérique et de la communication au sein de la Climate Justice Coalition. La Climate Justice Coalition est une coalition de syndicats sud-africains, d’organisations de la société civile, d’associations locales et communautaires qui œuvrent ensemble en faveur d’un programme de justice climatique transformateur, qui s’attaque aux inégalités, à la pauvreté et au chômage qui sévissent en Afrique du Sud. |
Bibliographie
[i] Paix et sécurité des Nations unies, How conflict impacts our environment, Consultable : https://www.un.org/en/peace-and-security/how-conflict-impacts-our-environment
[ii] Serge, Nanda Silatsa, Inequity in Climate Negotiations: A Call for Justice in the Global South, Global South Forum, 19 janvier 2025. Consultable : https://www.globalsouthforum.org/article/inequity-in-climate-negotiations-a-call-for-justice-in-the-global-south
[iii] Bera, Manabendra Nath, Militarism: A Leading Cause of Environmental and Climate Crises, International Union of Scientists, 28 avril 2025. Consultable : https://www.iuscientists.org/militarism-and-climate-crises/
[iv] Paix et sécurité des Nations unies, ibid.
[v] Baudichau, Eva, Of Warming and Warzones: The Legal Status of Military Emissions in the ICJ’s Climate Opinion, VerfBlog, 08 août 2025. Consultable https://verfassungsblog.de/military-emissions-icj-climate-opinion/, DOI: 10.59704/ca99ffd63031501e.
[vi] Paix et sécurité des Nations unies, ibid.
[vii] Climate Justice Coalition, Shut Down Glencore’s Genocide Economy: Actions Planned Ahead of Glencore’s AGM, Media Statements. Consultable: https://climatejusticecoalition.org/shut-down-glencores-genocide-economy-actions-planned-ahead-of-glencores-agm/
[viii] Climate Justice Coalition, The Climate Justice Coalition Stands In Solidarity with Palestinian Liberation, News. Consultable : https://climatejusticecoalition.org/the-climate-justice-coalition-stands-in-solidarity-with-palestinian-liberation/
[ix] Climate Justice Coalition, The Climate Justice Coalition Secretariat Backs South Africa’s Call To End Israel’s Genocide in Gaza, News. Consultable : https://climatejusticecoalition.org/the-climate-justice-coalition-secretariat-backs-south-africas-call-to-end-israels-genocide-in-gaza/
[x] Bera, ibid.
[xi] Baudichau, ibid.


