Le conflit au Nicaragua

Plusieurs centaines de personnes sont mortes au Nicaragua au cours des manifestations qui ont eu lieu ces derniers mois. Quelque 2000 ont été blessées. Ce qui peut surprendre alors que le Nicaragua a toujours été un des pays les moins violents de l’Amérique Centrale contrairement à ses voisins, le Honduras, le Guatemala ou le Salvador. Frères des Hommes, Terres des Hommes, Action Solidarité Tiers Monde, Amnesty International, Fairtrade et le Cercle de Coopération ont accueilli le 25 juillet dernier, y compris pour un déjeuner-débat au CITIM, deux Nicaraguayens, universitaires, activistes représentants de la caravane informative de solidarité internationale avec le Nicaragua. En été 2014, j’ai pu visiter ce pays en participant au voyage qu’y a organisé Fairtrade Luxembourg qui coopère avec une coopérative de café à Jinotega . Nicaragua a une population de près de 6 millions d'habitants qui est très jeune : sur dix habitants quatre ont moins de dix-huit ans. Suivent un rappel de l’histoire de ce pays et une analyse du conflit.

Un pays longtemps contrôlé par les États-Unis

Depuis son indépendance en 1821, la situation du Nicaragua a toujours été étroitement contrôlée par les États-Unis. Ainsi, deux invasions par la marine nord-américaine ont eu lieu en 1910 puis en 1912. L’occupation américaine dure jusqu’en 1933. Elle a provoqué l’opposition armée de la paysannerie conduite par Augusto César Sandino, devenu héros national. En 1933, les États-Unis se retirent après avoir laissé le contrôle politique à Anastasio Somoza Garcías et à sa garde nationale. En 1934, a débuté une dictature qui, après l’exécution du Président en 1956, s’est poursuivie sous son fils jusqu’en 1979.

La révolution sandiniste

Cette année-là, la révolution sandiniste, conduite par le Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN), a renversé la dictature d’Anastasio Somoza. Cette révolution a suscité beaucoup de sympathie, souvent de l’enthousiasme, dans le monde entier. Une croisade nationale d’alphabétisation fait chuter l’analphabétisme de cinquante-quatre à douze %. Pour la première fois, les soins médicaux deviennent accessibles à une majorité de la population. Les terres et les biens du dictateur Somoza et de son clan sont nationalisés. Est entreprise une réforme agraire restée imparfaite et incomplète. Un processus de justice sociale et d’organisation directe du peuple est lancé, sans précédent dans l’histoire du Nicaragua et de l’Amérique Latine.

En pleine guerre froide, le Nicaragua devient alors la victime d’une agression cruelle par des forces contre-révolutionnaires soutenues par les États-Unis. A partir du Honduras voisin, les « contras » s’avancent sur territoire nicaraguayen et commettent les pires crimes contre la société civile, en violation flagrante du droit international. Le pays est ruiné. En 1986, la Cour internationale de justice de La Haye condamne les États-Unis à payer une indemnisation de dix-sept milliards de dollars au Nicaragua. La peine n’a jamais été versée.

30 000 personnes perdent leur vie dans un combat inégal. Epuisés par ce long conflit, les Nicaraguayens, lors des élections de 1990, permettent à la droite de prendre le pouvoir. Violeta Chamorro devient Présidente, suivie par les Présidents Aleman et Bolanos. S’ensuivent seize années de politiques néolibérales qui ravagent et appauvrissent à leur tour le pays. Quelque trois cents petites entreprises étatiques sont privatisées tout comme l’électricité, le téléphone et l’eau. La réduction des dépenses de l’État est drastique. La bourgeoisie nationale, déjà faible, est pratiquement liquidée. L’agriculture est négligée. Nombre de réformes réalisées par les sandinistes sont annulées.

Retour au pouvoir de Daniel Ortega

Daniel Ortega, un dirigeant sandiniste, gagne les élections à la présidence en 2006 avec près de trente-huit % des suffrages. Il est réélu en 2011 avec soixante-deux  % des voix. Il mène une politique en deux volets: d’une part, il poursuit la politique d’austérité de ses prédécesseurs, conforme aux intérêts du secteur privé, des investisseurs étrangers, de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. D’autre part, il opère un virage spectaculaire en engageant de fortes dépenses à caractère social en faveur des plus pauvres, qui représentent l’immense majorité de la population. Les programmes sociaux sont nombreux et réels: alphabétisation, éducation, gratuité des soins de santé, réduction de la pauvreté et de la faim. Certains critiques mettent en cause le clientélisme et le manque de transparence dans la distribution de ces fonds par le parti sandiniste. Longtemps, le Venezuela a cofinancé une bonne partie de ces programmes en mettant à la disposition jusqu’à 485 millions de dollars par an.

Le Nicaragua est un pays partenaire de la coopération luxembourgeoise. Il développe également une forte coopération avec l’Union européenne. En 2007, Daniel Ortega fait entrer le Nicaragua dans l’« Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique[1] » (ALBA). Il renforce les relations avec les pays de l’Amérique Latine.

Le chômage et la pauvreté obligent nombre de jeunes à quitter le pays à la recherche d’un travail. Quelque 500 0000 ont trouvé un emploi au Costa Rica, pays voisin. Ils offrent, par l’envoi de fonds, une aide précieuse à leurs familles.

Si Daniel Ortega est resté populaire auprès des Nicaraguayens pauvres, la classe moyenne s’est montrée de plus en plus déçue par le style autoritaire et peu transparent de son gouvernement. Des critiques mettent en cause le détournement de fonds publics en faveur d’entreprises privées contrôlées par la famille de Daniel Ortega et ses amis. Ainsi, la chaîne de télévision publique, Canal 6, et plusieurs chaînes privées appartiennent à ses fils Maurice, Daniel et Juan Carlos. Son fils Rafael dirige la société étatique de pétrole.

Après un changement de la constitution approuvé par le parlement, Daniel Ortega a pu se présenter à une troisième élection présidentielle en novembre 2016. Son épouse, Rosario Murillo, s’est présentée comme candidate à la vice-présidence. Il a gagné ces élections avec soixante-douze % des voix. L’opposition est restée divisée. La participation a été plus faible que lors des élections précédentes. Des observateurs internationaux n’avaient pas été admis à ces élections[2].

Le conflit actuel : Il n’y a pas des innocents [3]

Le conflit a commencé en avril dernier lorsque le Fonds Monétaire International a demandé au gouvernement une réforme en profondeur du système de sécurité sociale. Le gouvernement a avancé une réforme nettement plus légère. Celle-ci a alors provoqué le début des manifestations ce qui a conduit le gouvernement à retirer sa proposition. Malgré cela, les manifestations ont continué. Lorsque, progressivement, le conflit et la répression ont pris de l’ampleur, les manifestants ont demandé sinon la chute du gouvernement du moins la tenue d’élections avancée de 2021 à 2019. Ce que le gouvernement a refusé.

Plusieurs de ses soutiens traditionnels ont lâché Daniel Ortega, d’abord l’Église catholique, ensuite les patrons, enfin les États-Unis pouvant longtemps estimer que sa politique néolibérale était dans leur intérêt.

Un dialogue a eu lieu entre le gouvernement et l’Alliance citoyenne pour la justice et la démocratie, avec la médiation de l’Église catholique. Sans résultat jusqu’à présent alors que la neutralité de l’Eglise a été mis en doute par le gouvernement.

La plupart des médias ont pris position en faveur des protestations « légitimes » des étudiants et ont rendu « la dictature » d’Ortega et de son épouse Murillo responsable des massacres qui ont eu lieu. Ont été accusées en particulier les « turbas sandinistas », des groupes paramilitaires, sur lesquels le gouvernement s’est appuyé. Un rapport d’Amnesty International accuse le gouvernement d’avoir fait un usage disproportionné de violence et que, dans un grand nombre de cas, les milices citoyennes et la police nationale ont délibérément tué.

Camilo E. Mejia, ancien prisonnier d’opinion ayant reçu le soutien d’Amnesty International, a mis en doute l’objectivité de ce rapport qui d’après lui s’est appuyé sur les rapports d’organisations nord-américaines.

Certains ont mis en doute l’objectivité de ce rapport qui s’est appuyé sur les rapports d’organisations nord-américaines.

L’autre version du conflit

Selon une autre version du conflit, celui-ci a aussi ou même avant tout été nourri par des acteurs politiques qui visent le changement de régime en exploitant les manifestations de masse à des fins de déstabilisation ? Comment l’usage de certaines armes par les opposants peut-il s’expliquer ? Et les pillages et les destructions comme l’incendie des installations de la radio Ya, une coopérative rurale et la démolition de la façade du stade national de baseball.

Les protestations n’ont pas seulement été spontanées. Il y aurait bien des indications que des organisations conduites par les États-Unis ont attendu le moment adéquat pour créer le chaos, pour renforcer les contradictions et pour déstabiliser le gouvernement issu des dernières élections[4]. Un scénario similaire s’est déroulé notamment entre avril et juin 2017 au Venezuela. « Libérer » le Nicaragua, tout comme Cuba et le Venezuela, a été la proposition du Vice-Président américain Mike Pence, selon le « Jornal do Brasil » du 2 mai dernier.

A l’appui de ces affirmations sont mentionnées les activités d’USAID, du National Democratic Institute (NDI) et de la National Endowment for Democracy (NED) appuyés et financés par la CIA. Depuis 2015, les États-Unis ont élargi leurs activités au Nicaragua notamment pour la promotion de cours de leadership. Selon Global Research, une organisation de recherche internationale, établie au Canada, la NED a fourni plus de 4,4 millions de dollars depuis 2014 pour construire l’opposition au Nicaragua, plus de 700 000 pour la seule année 2017. Des centaines d’ONG, d’universités et de partis politiques reçoivent ainsi de l’argent et du matériel de ces organisations. Nous avons plus de 2 000 jeunes dirigeants au Nicaragua qui ont de l’influence sur la société civile, dit l’organisation étasunienne Institut National Démocratique (NDI) sur son site[5].

 

Dans un communiqué du 20 juillet dernier, le ministre des Affaires étrangères et européennes, Jean Asselborn, et le ministre de la Coopération et de l’Action humanitaire, Romain Schneider, expriment leur vive préoccupation face à la détérioration de la situation au Nicaragua et condamnent avec force l’escalade de la violence, la répression et les détentions arbitraires. Les ministres présentent leurs condoléances aux victimes et demandent que les responsables des violences soient traduits en justice. Comme l’Union européenne, le Luxembourg appelle les différentes parties au Nicaragua à mettre fin immédiatement aux violences et à respecter les droits humains, et souligne la nécessité de mettre en œuvre toutes les recommandations de la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH).

 

Si un certain nombre de personnalités et d’intellectuels de divers pays latino-américains ont pris position en faveur des manifestants, certaines organisations comme La Via Campesina ont dénoncé la violence mais sans prendre position pour un des deux camps. Le Guardian a mis en doute la pertinence d’avancer la date des prochaines élections prévues pour 2021, alors qu’aucun parti d’opposition sérieux n’apparaît et qu’Ortega pourrait bien gagner de telles élections anticipées[6].

Du 15 au 17 juillet dernier s’est réuni à La Havanne le Foro de Sao Paulo fondé en 1990 par Fidel Castro et Ignacio Lula, dirigeant à l’époque du parti des travailleurs au Brésil. A ce Forum ont pris part les chefs de gouvernement des pays membres de l’ALBA, Dilma Roussef à côté de 625 délégués appartenant à 168 organisations, partis politiques et mouvements sociaux. Ignoré par les médias, ce forum a pris clairement position en faveur du gouvernement de Daniel Ortega et a « rejeté de manière énergique la politique interventionniste des Etats-Unis dans les affaires internes du Nicaragua[7] ».

La violence et la répression sont à condamner, justice doit être rendue aux victimes. Espérons que les Nicaraguayens arrivent à un vrai dialogue et à trouver une solution pacifique au conflit, sans interférence étrangère. Les événements qui se sont passés au Venezuela depuis 2017 et la campagne politique, économique et médiatique criminelle en cours orchestrée par les États-Unis contre ce pays, doivent en même temps nous rendre prudents quant à la véracité de nombre d’informations qui circulent sur les pays de l’Amérique Latine en général et le Nicaragua en particulier.

[1] Organisation dont font partie le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur ainsi que les îles des Caraïbes Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Dominique et Antigua-et-Barbuda

[2] Sources : –   Entraide et fraternité, mars 2012

  • Le Monde Diplomatique, juillet 2009
  • CDATM, décembre 2013
  • Lateinamerika, 511, janvier 2017

[3] «Nicaragua : Es gibt keine Unschuldigen », a été le titre du journal numérique allemand Nachdenkseiten, le 22 juin 2018

[4] Telesur, Rebellion or Counter-Revolution: Made In US In Nicaragua? – 30 mai 2018

[5] Correo Nicaragua repris par Investig’Action

[6] The Guardian, 6 June 2018

[7] Voir article de Maurice Lemoine, consacré à ce Forum, Mémoire de luttes, 8 août 2018

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