Le digital, une « chance » pour le Sud ?

Quel est le lien entre la transition digitale globale et la coopération internationale au développement ? Aucun, dans la mesure où les défis de cette coopération ne datent pas d’hier : fardeau historique de la colonisation du monde par les puissances européennes, persistance de structures coloniales dans le monde « post-colonial » – rien, donc, qu’on pourrait simplement résoudre par des moyens techniques… Quel lien alors ? Une présence très forte des sujets liés aux nouvelles technologies dans les discours sur le développement – surtout, mais pas uniquement, quand ces discours émanent d’acteurs politiques et économiques du Nord. À les écouter, les technologies numériques permettraient enfin aux pays du Sud défavorisés de remonter la pente, et les efforts de coopération Nord-Sud devraient donc se concentrer sur ce domaine, avec un rôle important dévolu au secteur privé.

L’idée que la digitalisation représente une opportunité pour les pays du Sud n’est pas dépourvue de fondement. Il suffit de considérer le domaine des télécommunications, pour lequel, dans ces pays, l’accès aux réseaux fixes était historiquement très limité. Avec la révolution de la téléphonie mobile, des infrastructures plus faciles à mettre en place ont rendu possible l’accès d’une grande partie de la population au téléphone comme moyen de communication. De surcroît, l’évolution des standards techniques a rajouté à la communication vocale la possibilité d’échanger des données numériques sur un smartphone, donnant accès au World Wide Web à des populations qui, auparavant, étaient en marge de la mondialisation. Et de même que les téléphones mobiles se sont imposés de manière particulièrement rapide dans des pays aux réseaux téléphoniques fixes déficients, de nouveaux logiciels de gestion bancaire et de payement ont fleuri dans un Sud global aux réseaux bancaires peu développés. En généralisant, on peut arriver à la conclusion que moins les infrastructures traditionnelles sont développées, plus vite les nouvelles technologies seront adoptées. La digitalisation représente-t-elle « la » grande chance pour le Sud… ou n’est ce qu’un conte de fées ?

Moins les infrastructures traditionnelles sont développées, plus vite les nouvelles technologies seront adoptées – la grande chance pour le Sud ou un conte de fées ?

En fait, les succès apparents de la digitalisation des télécommunications n’expliquent qu’à moitié l’enthousiasme pour les technologies numériques dans le cadre des politiques de coopération. C’est probablement le paradigme d’une double transition, numérique et écologique, popularisé par Ursula von der Leyen au début de son mandat de présidente de la Commission européenne, qui a renforcé l’idée que les technologies numériques étaient décisives pour un développement durable. Là encore, l’exemple du télétravail pendant les confinements liés au Covid, conditionné par un recours massif à des outils technologiques, semble valider l’approche – même si ces innovations n’ont pas vraiment conduit à une réduction du nombre de voitures individuelles.

La coopération luxembourgeoise accorde également une grande importance aux nouvelles technologies, comme l’illustre le sujet des Assises de la coopération de mai 2024 : « Les technologies et l’innovation dans la coopération au développement et l’action humanitaire : Quelles sont les solutions de demain aux crises et défis mondiaux d’aujourd’hui ? » À l’entrée de Luxexpo, où se tenaient les Assises, avait été placé une antenne parabolique de emergency.lu, « exemple phare de partenariat public-privé réussi », et qui, en rétablissant les communications à la suite d’une catastrophe, rend indubitablement possible une aide humanitaire plus efficace que si on ne disposait pas de cette technologie. De là à chercher du côté de la digitalisation les solutions à tous les problèmes du développement, et à voir dans l’introduction de nouvelles technologies une voie à suivre sans hésitation, il y a un pas facilement franchi.

Néo-colonialisme vert

Et pourtant ! Le discours sur la double transition a un côté faussement déterministe, jouant sur l’adoption inévitable des technologies développées par les leaders de la technologie. Or, ces Big Tech, sont certes à la pointe de l’innovation, mais sont aussi des entreprises privées surpuissantes, mues par leurs propres intérêts commerciaux. Et, en y regardant de plus près, il n’y a pas « la » transition, qui devrait se faire, par exemple, en remplaçant les voitures à moteur thermiques par des voitures électriques, les grilles de programme par de la video on demand ou, plus récemment, en ayant massivement recours à l’intelligence artificielle de type « intelligence artificielle générative » L’introduction de nouvelles technologies pourrait aussi se faire en suivant d’autres voies, peut-être plus compatibles avec un développement durable à l’échelle mondiale.

Rappelons que l’idée selon laquelle la digitalisation favoriserait un développement durable repose d’un côté sur l’optimisation dans l’utilisation des ressources grâce à sa puissance de calcul et son omniprésence. De l’autre, on peut faire valoir la dématérialisation des technologies mises en œuvre : les térabytes dans les centres de données remplacent des mégatonnes d’archives en papier, l’électrification rend obsolètes les combustibles fossiles, le streaming met fin à la succession de supports multimédia à usage privé, depuis les vinyles et les bobines « Super 8 », puis les cassettes audio et vidéo, jusqu’aux disques CD, DVD et Blu-ray.

À première vue, ces possibilités de consommation et de croissance économique supposées sans dimension matérielle peuvent susciter l’enthousiasme. Cependant, l’idée d’une dématérialisation intégrale n’est qu’un mythe. Dans ce numéro, l’article présentant Digital Inclusion (voir rubrique : Et au Luxembourg…) rappelle les quantités énormes de déchets toxiques générées par l’adoption des technologies numériques, ainsi que les défis de leur réutilisation et de leur recyclage, en attendant des réglementations complexes pour limiter l’obsolescence des équipements. Avec une vision plus large, l’article sur la « numérisation technocapitaliste » (voir rubrique : Horizon des possibles) met à nu les fondements matériels de l’énergie consommée par les nouvelles technologies, leurs émissions de CO₂, et l’extraction de matières premières indispensables pour produire aussi bien les équipements que l’énergie électrique.

Ces nouvelles critiques de la matérialité de la transition numérique élargissent le débat. Depuis les années 1990, l’idée d’un capitalisme vert au service d’une transition écologique était controversée, le principal reproche étant que cela n’était qu’une couche de vert sur les fondements gris du capitalisme : croissance non durable et poursuite de l’exploitation des êtres humains et de la nature. Désormais, ce qui se dessine est le paradigme d’un néo-colonialisme vert qui, au nom de la transition écologique, légitime l’exploitation sans limites par le Nord global de ressources « vertes » dans le Sud. Quant aux effets secondaires humains et environnementaux de cette exploitation, ils n’affectent que des régions lointaines, et sont donc plus faciles à gérer pour les élites politiques et économiques.

Remplacer chaque voiture à moteur thermique dans le Nord global par une voiture électrique consommerait des quantités énormes de ressources prises dans le Sud.

Indubitablement, une partie des ressources matérielles mises au service des hautes technologies servent réellement à rendre possible la transition écologique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle des acteurs critiques, parmi lesquels l’ASTM, mènent une réflexion sur une mise en œuvre durable et responsable de ces technologies. Ainsi, remplacer chaque voiture à moteur thermique dans le Nord global par un voiture électrique consommerait des quantités énormes de ressources, et causerait des dégâts environnementaux en conséquence. Même dans le cadre d’une utilisation des technologies à des fins écologiques, la sobriété est donc de mise.

Or, les technologies mises en œuvre pour la transition écologique ne représentent qu’une partie de l’impact de la transition digitale. Ainsi, la virtualisation de la consommation médiatique apporte du confort, mais son bilan écologique, en considérant le stockage, la transmission et l’affichage des vidéos sur demande, n’est pas favorable. Surtout, par effet de rebound, la consommation est intensifiée et diversifiée, conduisant à une multiplication des « écrans » utilisés, et surtout des vidéos consommées, et donc des capacités de stockage et de transmission. Moins répandue, mais non moins vorace, l’utilisation des cryptomonnaies comme le bitcoin a également contribué à la consommation énergétique de « la » digitalisation. Et depuis quelques années le développement de l’intelligence artificielle s’est accéléré, une autre activité grande consommatrice de données et de puissance de calcul.

L’infrastructure clé pour le stockage et le traitement de données « dans le cloud » sont les centres de données. Leur impact environnemental provient en partie des matières premières utilisées lors de l’assemblage des serveurs, mais aussi de la consommation en énergie et en eau de leur exploitation au quotidien. Cet impact-là génère d’ailleurs des résistances locales, qu’il s’agisse du centre de données Google planifié dans la zone industrielle de Bissen, ou de ceux implantés en Virginie, avec la plus haute densité de… mégawatts au monde. Car oui, la capacité des centres de données est quantifiée en fonction de l’énergie qu’ils consomment ! Les mobilisations contre ces centres dans le Nord global devraient accélérer un mouvement déjà entamé : la délocalisation de la puissance de calcul vers les pays du Sud. Leur impact sur l’approvisionnement local en eau et en électricité ne se fait alors plus ressentir là où est consommée leur puissance de calcul, mais dans des pays du Sud, souvent déjà confrontés à des problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité pour leurs populations…

Ainsi, plutôt que d’être une chance pour le Sud global, la transition digitale mondiale est en train de devenir une malédiction, chose évidente dans les régions riches en ressources minières. Mais cela peut également affecter toutes les régions où la production d’énergie à l’exportation s’annonce rentable, sur base des ressources solaires, éoliennes, hydrauliques ou issues de la biomasse. Et enfin, la forme la plus sophistiquée de ce nouvel « extractivisme numérique », avec la délocalisation des centres de données, n’est plus l’énergie qui est exportée, mais la capacité de calcul.

Évolution des activités d’extraction du lithium au Chili, observée à partir d’images satellites Landsat : à gauche, une image Landsat 5 du 17 décembre 1993 ; à droite, une image Landsat 8 du 30 décembre 2015.
Source: US Geological Survey, Earth Resources Observation and Science (EROS) Center, Public Domain

 

Néo-colonialisme gris

Ce néo-colonialisme vert consiste donc dans une répartition injuste du prix à payer pour la transition digitale. Quant à ses bénéfices, ils sont non moins inégalement répartis – car le Nord global joue un rôle prépondérant dans l’orientation et la mise en œuvre de la transition, donnant lieu à ce qu’on pourrait appeler un « néo-colonialisme gris ». Notons que cette «fracture numérique » à l’échelle planétaire n’empêche nullement le développement d’initiatives de digitalisation dans le Sud, souvent très créatives (voir l’encadré sous la rubrique Horizon des possibles). Mais cette « technodiversité » se heurte à de nombreuses limitations et n’aboutit pas à une vague de digitalisations « sudistes » qui contribueraient à une amélioration des conditions de vie à grande échelle.

C’est que les discours sur la digitalisation présentent une version embellie de la fameuse « révolution Internet » : une mise en réseau de manière décentralisée, partie du bas, des laboratoires de recherche, puis des start-ups informatiques, pour être reprise par la population… Cette digitalisation « démocratique » est fortement idéalisée, mais elle a existé. Or, cette époque est révolue, comme l’illustre la manière dont se développe actuellement l’intelligence artificielle : centrée sur les Big Tech, seuls à pouvoir se payer la puissance de calcul nécessaire, et orientée vers les directions les plus prometteuses en termes de retour sur investissement. L’accès de base reste souvent gratuit à ce stade, mais cette illusion d’un accès démocratique fera place à des tarifs prohibitifs, du moins pour les applications vraiment utiles.

Plus généralement, le fait que la digitalisation va souvent de pair avec des structures en réseau fait croire à tort qu’elle favorise la décentralisation et la démocratisation. Aussi bien techniquement qu’économiquement (et en termes d’accaparement de pouvoir), la centralisation et la monopolisation présentent de nombreux avantages pour les acteurs en mesure de guider ce développement. Certes, les structures étatiques fortes sont en mesure d’intervenir contre certains excès, mais le retour du nationalisme économique encourage les États à fermer les yeux sur les dérives de leurs « champions nationaux », et à travers des accords commerciaux, les Big Tech arrivent souvent à tirer leur épingle du jeu à l’échelle internationale. Dans ce processus, à part quelques grands pays, le Sud global est en position de faiblesse pour réguler ou discipliner les Big Tech, et les instances multilatérales sont impuissantes.

Ce dernier point peut paradoxalement favoriser les investissements dans la digitalisation dans le Sud, notamment à cause d’une permissivité légale ou de fait dans le domaine de la protection des données privées des utilisateurs. Cela conduit à un développement très sélectif des infrastructures et services digitaux dans les pays du Sud, guidé par une exploitation à court terme. Des problèmes comme les black-out d’électricité dans de nombreux pays n’ont pas été résolus par la transition digitale amorcée ; s’y sont juste ajoutés les black-out d’Internet.

Les Big Tech décident en dernière instance dans quels cas ils agissent – ou n’agissent pas – contre des activistes politiques.

Ainsi, les anciennes inégalités d’accès entre riches et pauvres, entre centre et périphérie, entre Nord et Sud, sont reproduits dans le cadre de la digitalisation. Ainsi, l’accès à une information utile – comme hier les bulletins météo fiables, et aujourd’hui les analyses de comportement de la population – est très inégalement réparti. Il est restreint par des paywall, mais aussi par le fait que, en dehors des projets phares de la coopération au développement, de telles analyses locales ne sont pas produites faute de demande solvable.

Il reste des domaines dans lesquels l’accès est largement ouvert (à condition de pouvoir se connecter à l’Internet) : là, où les Big Tech espèrent collecter des données. Les interprétations théoriques de la data economy varient mais l’utilité de pouvoir compiler les activités des populations sur les moteurs de recherche, dans les magasins en ligne, sur les réseaux sociaux, et dans les interactions avec l’IA est évidente. Les entreprises peuvent valoriser ces données en interne pour « améliorer » leurs produits, les revendre à des publicitaires ou des acteurs politiques, ou encore les faire valoir dans des négociations politiques délicates. Ce dernier point est particulièrement sensible, les Big Tech décidant en dernière instance dans quels cas ils agissent – ou n’agissent pas – contre des activistes politiques, en bloquant leurs comptes ou en livrant leurs données à des acteurs étatiques.

Pour ce qui est des réseaux sociaux, il est indéniable que par le passé, ils ont pu être au service de mouvements rebelles progressistes (mobilisations de 2022 en Iran, avec Instagram), même si dans d’autres circonstances, ils ont été habilement exploités par des populistes de droite (Jair Bolsonaro au Brésil, avec WhatsApp). Cela a pu donner l’impression que l’ère d’Internet au service de la démocratie était revenue. Il n’en est rien, car les structures étatiques ont appris la leçon et, en cas de crise, bloquent rapidement l’accès en ligne. Quant aux Big Tech, il faut s’attendre à une grande complaisance avec les demandes gouvernementales issues du Nord global, et à un traitement du reste du monde selon les circonstances. Cela favorisera certains mouvements rebelles dans des États en conflit avec le mainstream occidental, mais pèsera lourd sur les moyens d’action de la plupart des autres.

Là encore, le potentiel pour le Sud global, et notamment ses sociétés civiles, est donc bien donné, mais les rapports de force conduisent plutôt à une accentuation des injustices et des difficultés. Il s’y ajoute que les discussions sur les limites de la liberté d’expression ainsi que sur les biais des algorithmes et de l’intelligence artificielle (IA) sont centrées sur les expériences et les préoccupations des populations du Nord. Un retour d’expérience présenté lors des Assises de 2024 montre les limites d’une approche purement technique, qui transpose des outils fonctionnant dans le Nord : une application devant être utilisée par la population féminine au Togo avait été développée pour des smartphones, alors que la plupart des femmes n’avaient accès qu’à des téléphones plus basiques – l’application a donc dû être réécrite pour surmonter ce gender bias inattendu.

Mentionnons enfin la problématique de l’exploitation des ghost workers, le travail fantôme fourni par une main d’œuvre du Sud global dans le cadre de la modération des contenus de réseaux sociaux et l’extraction de données pour alimenter les IA. Cette forme d’« extractivisme numérique » a un impact particulièrement brutal quand il s’agit de modérer des contenus problématiques, voire criminels, qui défilent à un rythme assez conséquent sur les écrans d’un personnel peu préparé et souffrant déjà de conditions de travail difficiles (voir l’entrée sur les modérateurs.rices au Kenya, rubrique Nouvelles du monde).

Sobriété et contrôle

La transition digitale telle qu’elle se déroule sous nos yeux est donc loin d’être uniquement au service d’une amélioration de nos vies dans le Nord, et n’est certainement pas l’outil magique surmontant les défis accumulés de la coopération au développement. Une autre digitalisation serait-elle possible ?

C’est à cette question que les ultimes rubriques de ce hors-série essaieront de répondre. Par rapport à l’analyse précédente, relevons que les risques de néo-colonialisme vert, et gris, appellent des réponses différentes. D’un côté, la transition digitale, et notamment un recours efficace à l’IA, permettent a priori d’utiliser les ressources plus efficacement, et donc de contribuer à la qualité de vie, au Nord comme au Sud. D’un autre côté, elle n’est dématérialisée qu’en apparence, et sa faim de ressources minérales et énergétiques est satisfaite aux dépens du Sud. Le recyclage, à condition qu’on s’y mette sérieusement, pourra certes atténuer ce problème. Mais à court et moyen terme, il faut prendre conscience que nous entrons dans une ère de la finitude des ressources. Cela veut dire que les pays qui ont les moyens financiers de se procurer ces ressources doivent accepter des restrictions quantitatives dans l’utilisation des technologies, et mener une réflexion sur la sobriété numérique et le partage des ressources à l’échelle planétaire.

Pour ce qui est des nouvelles « fractures numériques » entre le Nord et le Sud, on ne pourra pas laisser aux Big Tech le pouvoir de décision sur le développement et le déploiement des nouvelles technologies. Des institutions nationales et internationales dédiées au bien commun, plutôt qu’aux dividendes des actionnaires, devront reprendre un contrôle démocratique sur la transition digitale. Au niveau international, face au risque d’une instrumentalisation des réseaux et normes numériques dans la lutte entre blocs opposés, la société civile internationale peut relancer l’idée d’un espace digital supranational neutre, qu’elle gérerait en coopération avec les États et les acteurs privés.

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