Le « prix juste » et  le « coût vérité », quelle valeur accordons-nous à notre alimentation ?

Courant avril 2020, en pleine période de confinement, une auditrice de la radio France Inter avait jugé utile de décrocher son téléphone pour faire part aux auditeurs de son effarement face au prix des bottes d’asperges… Si, au premier abord, la futilité de cette intervention pouvait sembler choquante, ce cri du cœur cachait en fait une réalité d’une grande complexité et qui n’était pas sans rapport avec la crise collective que nous étions en train de vivre…

Tandis que l’Est de l’Allemagne est notamment spécialisé dans la production d’asperges, cette culture repose largement sur une main d’œuvre saisonnière sous payée, venue des pays de l’Est européen. En cette période de mesures d’exception, ces mains d’œuvre saisonnières n’ont pas été libres de réaliser leur migration saisonnière habituelle et les producteurs ont du se tourner vers des main d’œuvre locales, occasionnant un coût salarial bien supérieur. D’où, logiquement, des hausses de prix importantes.

…Sauf qu’en matière de prix, la logique est rarement de mise et on pourra invoquer aussi bien de mauvaises conditions climatiques qu’une contraction de la demande… voire mille autres raisons pour expliquer les variations de prix des produits agricoles. On a même dénoncé, suite à la crise de 2008, le rôle des spéculateurs sur les matières premières agricoles pour expliquer l’envolée des prix des matières premières sur le marché mondial. Dans une telle complexité, si le consommateur ne s’y retrouve pas, le producteur n’est guère plus avancé. Et qui tire les marrons du feu ? Les gros industriels qui maîtrisent leurs marges et manient le chantage à l’emploi en toutes circonstances…

L’impasse de la mondialisation néolibérale et productiviste

Agriculteurs, producteurs et consommateurs se sentent bien souvent piégés par un système dont les règles du jeux ne sont ni équitables, ni durables. Or, crise de la COVID jouant un rôle d’accélérateur des dysfonctionnements, certains observateurs, tel Gérard Choplin, spécialiste des politiques agricoles, prédisent «  le commerce international agricole marche sur la tête et pourrait nous jouer des tours dans les prochains mois. Ses règles, qui datent de 1994 (création de l’OMC, Organisation mondiale du commerce) et formatent notre Politique agricole commune, favorisent les exportations/importations et défont les mesures de sécurité alimentaire comme la constitution de stocks ou la régulation des marchés. Importer du soja du Brésil, transformé en porc dans de grands élevages danois surendettés, puis exporté au Japon en laissant le lisier sur place, est un non-sens qui produit beaucoup d’externalités négatives et de fragilité économique. Mondialiser les prix agricoles à des niveaux inférieurs aux coûts de production et verser des sucettes aux paysan.nes pour qu’ils continuent à produire quand même a été criminel ».
C’est ainsi que 20% des fermes reçoivent 80% des aides de la PAC dans l’UE, tandis qu’au sein « des chaines d’approvisionnement alimentaire, les acteurs dominants ne cessent de s’enrichir, alors que de l’autre côté de la chaine, la valeur revenant aux agriculteurs est passée de 31% en 1995 à 21% en 2018. »

Comment en est-on arrivé là ?

Quelques rappels : dès 1962, la PAC (politique agricole commune) se donne pour but de “moderniser“ l’agriculture et d’assurer un “emploi optimal des facteurs de production“ au niveau du continent. De nombreux instruments et subventions ont donc promu l’intensification et la standardisation de la production et de la distribution des produits agricoles en Europe, afin d’inscrire l’agriculture du continent sur les marchés mondiaux. Malgré quelques efforts pour le développement rural, l’écoconditionnalité et le “verdissement“, la PAC (aujourd’hui encore le premier poste de dépense de l’UE) reste fondée sur une politique néolibérale qui va à l’encontre de l’agriculture paysanne et de la souveraineté alimentaire des territoires.
Par ailleurs, la création de bassins de production intensifs et spécialisés a soumis l’ensemble des régions européennes à la concurrence de ces pôles. Cela a à la fois favorisé la disparition des paysans et des systèmes de subsistance locaux dans les campagnes européennes, et entrainé des mouvements migratoires de travail agricole vers ces mêmes pôles agro-industriels. Le cas d’Almería, dans le Sud de l’Espagne est emblématique d’une agriculture industrielle mondialisée qui repose en partie sur la disponibilité d’une main d’œuvre flexible, précaire, et bon marché.
Ajoutons à cela la substitution de monocultures intensives, aux pratiques circulaires qui combinaient agriculture et élevage pour enrichir la terre de manière naturelle de sorte que, sur les quelques 6 000 espèces de plantes cultivées à des fins alimentaires, moins de 200 contribuent désormais de manière substantielle à la production alimentaire mondiale, et moins d’une trentaine fournissent 90 % des calories consommées, dont plus de 40 % dues au seul trio céréalier blé/riz/maïs.

Or, ces monocultures sont particulièrement vulnérables aux maladies, aux ravageurs et aux aléas climatiques, nécessitant toujours plus d’intrants (engrais, eau, pesticides…), tandis que la raréfaction de la biodiversité fragilise les écosystèmes qui sont moins à même de résister au changement climatique.
Songeons encore à cet autre non-sens : l’UE est exportatrice nette de produits agricoles et pourtant, elle « externalise de plus en plus l’empreinte environnementale de ses systèmes alimentaires et 31% des terres utilisées pour répondre à la demande alimentaire de l’UE se trouvent hors d’Europe » !

A l’UE qui a signé les accords de Paris, les experts rappellent l’obligation d’une mise en cohérence de ses politiques pour cesser d’encourager l’exportation dans les secteurs de la viande et du lait, deux secteurs très émetteurs de gaz à effet de serres. « Les différentes politiques de l’UE, adoptées dans des perspectives sectorielles et divisées, entraînent une certaine inefficacité à cause de leurs incohérences et contradictions. »

La relocalisation pour atteindre le prix juste ?

Relocaliser, tel est le crédo d’un nombre croissant d’acteurs, comme en témoigne cette tribune publiée le 7 juillet 2020 dans le quotidien français Libération, et signée par un collectif composé de syndicats et de comités divers : A Bruxelles comme à Paris, endiguer le virus du libre-échange ; « Après, comme avant la pandémie, la Commission veut décourager les restrictions aux échanges par une ouverture continuelle des marchés afin de sécuriser l’accès aux matières premières, garantir aux multinationales européennes leur mainmise sur les chaînes d’approvisionnement à des coûts aussi faibles que possible, et les aider à conquérir de nouveaux marchés. (…) Relocaliser, c’est remettre les pieds sur terre. Relocaliser, c’est tourner la page d’une politique commerciale qui fait du dumping social, fiscal et écologique un horizon indépassable. Relocaliser, c’est ne plus faire de l’emploi et de la planète les variables d’ajustement de la rentabilité économique et financière.(…) C’est enfin substituer à la logique du «produire plus, toujours plus vite, moins cher et n’importe où, avec moins de travail et moins de contraintes environnementales» celle du «produire mieux, via des emplois de qualité, des processus de production préservant la planète, des circuits courts, pour satisfaire les besoins essentiels des populations».

Dans les pays du Nord comme dans ceux de Sud, une part croissante de la population est soucieuse de se réapproprier son alimentation et participe à l’émergence d’initiatives innovantes qu’on rassemble sous le terme de Systèmes alimentaires territorialisés : gouvernance et gestion collective des ressources, partage de la valeur ajoutée, les innovations donnent aux collectivités territoriales de nouveaux outils pour reconstruire un tissu de producteurs et transformateurs au service du territoire.
Et c’est l’une des innovations mise en valeur pas les experts d’Ipes-FOOD qui prônent une politique alimentaire commune pour l’Europe en lieu et place de la PAC : « une politique qui concerne l’ensemble du système alimentaire, qui regroupe les différentes politiques sectorielles qui influencent la production, la distribution et la consommation des produits alimentaires et qui replace au cœur de toute action la transition vers la durabilité. »

Le rôle du consommateur

Si des alternatives se dessinent, comment leur permettre de s’imposer ? Le rôle du consommateur est loin d’être négligeable et sa prise de conscience peut contribuer à inverser les rapports de force. Charge à lui de ne plus accepter un système de commercialisation qui dédouane les filières industrielles des externalités négatives qu’elles génèrent : Jusqu’aux années 60, la part du budget des ménages consacrée à l’alimentation s’élevait à près de 30% pour stagner désormais autour de 11% dans les pays industrialisés, alors qu’il avoisine encore les 50% dans les pays subsahariens !… N’y a –t-il pas collectivement un effort à faire pour payer les producteurs au juste prix au lieu d’enrichir les actionnaires des multinationales de l’agro-alimentaire et de devoir payer à travers nos impôts les conséquences sociales et environnementales de la compression des prix ?
En Allemagne, pays du «hard-discount», les enseignes de distribution telles que Aldi et Lidl s’engagent régulièrement dans des guerres de prix pour gagner la faveur des consommateurs. Mais ces pratiques sont de plus en plus controversées outre-Rhin et une réflexion sur la répartition de la valeur entre agriculteurs, transformateurs et distributeurs a été entamée par le gouvernement d’Angela Merkel. Dans le même temps, le groupe Aldi faisait l’acquisition de six mille hectares de terres agricoles pour 40 millions d’euros en Thuringe, dans l’est de l’Allemagne.

Cette vente «à une entreprise étrangère au monde agricole, qui plus est à un discounter», a été jugée «irresponsable» par le ministre de l’Agriculture de Thuringe, Benjamin-Immanuel Hoff, membre du parti de gauche Die Linke. L’élu a dénoncé un cas d’accaparement de terres, phénomène qui a d’ailleurs pris de l’ampleur ces quinze dernières années, un peu partout dans le monde : « de gros investisseurs privés rachètent des terres, font grimper les prix, ce qui chasse les petits agriculteurs locaux. Le placement peut être attractif, surtout quand il donne droit à des millions d’euros de subventions européennes de la PAC. Les opérations sont parfois opaques ; des investisseurs préfèrent avancer masqués, en prenant des parts dans les sociétés acquéreuses ».

Selon l’Institut de recherche Thünen, qui a mené l’étude sur le territoire de l’ex-RDA, « entre 2008 et 2018, le prix d’achat des parcelles a augmenté de 216 %. Là encore, le système de subventions de la PAC est dans le collimateur car c’est lui qui indexe le montant des aides à la surface agricole, conduisant à des situations injustes et absurdes.
Outre la mise en œuvre d’une profonde réforme de la PAC, il est attendu des pouvoirs publics de tous les pays de l’UE qu’ils renoncent à apporter prioritairement le soutien de financements publics à une forme de production agricole qui peut être assimilé à un « système d’exploitation du vivant sous toutes ses formes». Pour définir et adopter des normes plus équitables et, disons-le, plus sensées, les pouvoirs publics pourront notamment s’appuyer sur la Déclaration des Nations Unies sur les droits des paysans et autres personnes travaillant dans les zones rurales qui, depuis 2018, reconnaît une spécificité des problèmes rencontrés par cette catégorie de population à travers le monde et décrète, entre autres : LE DROIT À UN REVENU DÉCENT ET À DES MOYENS DE SUBSISTANCES DÉCENTS AINSI QU’À L’ACCÈS AUX MOYENS DE PRODUCTION NÉCESSAIRES (ARTICLE 16 DE LA DÉCLARATION).
Cette avancée majeure est le fruit de la lutte menée pendant 25 ans par le plus grand mouvement social de la planète, La Via Campesina, fondée en 1993 et regroupant aujourd’hui quelques 250 millions de paysan.ne.s à travers le monde. Ils ont réussi à se faire entendre devant l’Assemblée générale des Nations Unies et ce, malgré l’opposition de certains lobbies industriels qui ont convaincu quelques Etats de s’opposer à ce texte. : lorsque 122 pays ont voté pour, 8 ont voté contre, parmi lesquels on trouve sans surprise les Etats-Unis, l’Australie, Israël et le Royaume-Uni. Quant à la majorité des Etats de l’UE, ils se sont abstenus, à l’exception notable du Portugal et…du Luxembourg qui ont tous deux apporté leur appui au mouvement paysan !
Mais, contrairement à ce que Paulette Lenert, alors Ministre de la coopération et de l’action humanitaire a pu laisser entendre lors de son intervention au Séminaire qui s’est tenu le 15 novembre 2019 au Luxembourg pour la mise en œuvre de la Déclaration, ce texte ne peut se satisfaire de sa seule dimension symbolique et doit être porté par tous ceux qui veulent mettre fin à « la destruction de millions d’êtres humains par la faim ».

Notons que dans son accord de coalition, l’actuel gouvernement luxembourgeois a inscrit des mesures allant dans le sens de la transition écologique et de la relocalisation de la production alimentaire mais … celles-ci tardent à se concrétiser : approvisionnement des cantines en produits locaux avec des méthodes de production durables, création de structures de transformation des produits locaux et saisonniers, création d’un conseil politique alimentaire ; autant de projets qui doivent permettre de nous réapproprier notre alimentation pour atteindre la souveraineté alimentaire.

Vers une mobilisation massive de l’opinion publique et des consommateurs ?

« Pour la première fois de son histoire, l’humanité jouit d’une abondance de biens. La planète croule sous les richesses. Les biens disponibles dépassent de plusieurs milliers de fois les besoins incompressibles des êtres humains. Mais les charniers aussi augmentent. »

A nous, habitants des pays industrialisés et prédateurs des matières premières des pays en développement, la production de masse continue de nous donner accès à une alimentation abondante et bon marché ( du point de vue du porte-monnaie du consommateur du moins). Mais qu’on ne s’y trompe pas ; cette époque d’insouciance ne saurait plus durer et gageons que la « Corporate Due Diligence and Corporate Accountability » (ou devoir de vigilance des entreprises) finira par concerner aussi les consommateurs que nous sommes. Les externalités négatives sont de plus en plus coûteuses et ne nous autoriseront plus longtemps à faire l’impasse sur leurs conséquences, tant du point de vue social qu’environnemental. La nécessaire réforme passe par une prise de conscience des consommateurs qui peuvent renforcer les mouvements sociaux engagés pour des changements radicaux. Selon les experts d’Ipes-FOOD, la transition de système alimentaire ne sera possible que moyennant une mise au pas des lobbies de l’agro industrie qui ont trop d’influence sur les décisions politiques de l’UE et l’empêche de s’émanciper des intérêts court-termistes des investisseurs.

La transition alimentaire que les citoyens appellent de leurs vœux n’est pas une chimère ; la réforme du système alimentaire est probablement le levier le plus accessible pour la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre et leurs conséquences sur le climat. Le consommateur trouvera dans l’agriculteur le meilleur des alliés si sa préoccupation cesse d’être celle du prix le plus bas pour devenir celle du prix juste, de la qualité et de la durabilité sociale et environnementale ! Et si enfin, à un système d’accaparement de la valeur ajoutée par quelques-uns, nous parvenons à substituer une répartition plus équitable des ressources naturelles et des richesses, seule voie pour faire réellement reculer le fléau de la faim :
«  Sur le milliard de personnes gravement et chroniquement sous-alimentées, les seigneurs du capital mondialisé exercent un droit de vie et de mort. Par leurs stratégies d’investissement, par leur spéculations boursières sur les aliments de base, par les alliances politiques qu’ils concluent, ils décident chaque jour de qui a le droit de vivre sur cette planète et de qui est condamné à mourir ».

Ecrit avant la pandémie de COVID-19, ces propos de J. Ziegler trouvent une étrange résonance avec les alertes actuelles lancées par la FAO selon laquelle les diverses mesures restrictives justifiées par la crise de la COVID-19 (fermeture des frontières et des marchés, interdiction d’accès aux champs, interruption des échanges, etc…) pourraient précipiter 100 millions de personnes dans l’extrême pauvreté et la faim.

Cet article a été publié dans le cadre des Transition Days et constitue l’un des nombreux moyens utilisés pour aborder le thème de l’alimentation. « How to live together in one planet world», telle est la question globale posée cette année par les Transition Days. Durant 9 mois, ils tenteront d’y répondre en examinant 9 thèmes différents, tels que l’alimentation, l’énergie ou le transport, en utilisant la métaphore d’une maison et ses 9 différentes pièces. Les articles mensuels permettent d’analyser ces sujets sous un angle plus théorique ou politique. www.transitiondays.lu

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