Monsieur Afrique

In Memoriam Jean-Marc Hoscheit

(R.G.)  C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Jean-Marc Hoscheit le 19 septembre dernier.  Une nouvelle qui a particulièrement touché l’ASTM, surtout si l’on considère qu’elle est survenue moins d’un an après celle de sa femme, Nicole Maes, tout aussi inattendue. Nicole et Jean-Marc étaient des piliers de l’ASTM depuis leurs années de lycée.  Chacun à sa manière, ils ont joué un rôle essentiel dans les débuts de notre association et dans la création du Brennpunkt drëtt Welt.  Même lorsqu’ils ont dû s’éloigner du Luxembourg pour des raisons professionnelles pendant de nombreuses années, leur soutien est resté constant et précieux.  Ils sont finalement revenus au pays pour profiter d’une retraite bien méritée, qui, malheureusement, a été bien trop courte.

Avec Jean-Marc, c’est aussi un ambassadeur de tout le mouvement « tiers-mondiste » que nous perdons. Même si certains mots et concepts pour décrire les phénomènes concernés ont évolué, il n’avait jamais abandonné les idéaux de la solidarité internationale. Il rappelait toujours les obligations spécifiques de l’Europe, et donc aussi de notre pays, envers le Sud global, et plus particulièrement envers l’Afrique.

Au printemps dernier, Jean-Marc était venu visiter « sa » bibliothèque, qui est devenue entre-temps le CITIM. Dans sa jeunesse, il était non seulement l’un de nos lecteurs les plus assidus, mais il s’occupait aussi des commandes des ouvrages destinés à la formation interne de notre association. Avec un petit sourire, il a découvert que certains livres qu’il avait dénichés à l’époque étaient devenus des « grands classiques » et que le CITIM les met toujours à la disposition du public.

Mais Jean-Marc était avant tout un diplomate passionné, dévoué à son pays, à l’Europe et aux principes du multilatéralisme, essentiels pour relever les nombreux défis du monde. En hommage à Jean-Marc, nous partageons le discours très personnel et émouvant de Nadine Feyder, prononcé lors de ses obsèques le 2 octobre 2025 en l’église Saint-Joseph du Limpertsberg.

 

Jean-Marc Hoscheit, lors de la quatrième Conférence d’examen de l’Organisation pour l’Interdiction des Armes chimiques, au World Forum de La Haye, Pays-Bas, en novembre 2018.
© OPCW, Wikipédia, CC BY 2.0

C’était en mai 2011, au fin fond de la jungle congolaise, que je reçus un appel satellitaire. Nous étions alors en pleine mission de reconnaissance des Nations unies, en territoire tenu par les milices du LRA… Rien ne pouvait sembler plus éloigné du Luxembourg que cette brousse, dominée par une nature sauvage et dense, loin de toute civilisation humaine. La communication avec le monde externe était chose impossible.

« Un appel de vos autorités luxembourgeoises », me dit-on avec empressement. J’étais abasourdie : mais comment diantre avaient-ils pu me trouver ? Et qui donc essayait de me joindre ? — « Allô ? … C’est qui à l’appareil … Monsieur Hoscheit ? »

Cet épisode illustrait parfaitement une facette essentielle de votre caractère : cette ténacité, cette persistance qui, pour certains, faisait le bonheur… et pour d’autres parfois le désespoir. Mais jamais vous n’abandonniez une idée, surtout si vous étiez convaincu qu’elle était juste.

L’ambassade à Addis

C’est ainsi qu’a commencé une aventure à la fois invraisemblable et magnifique : créer une ambassade luxembourgeoise en terre abyssinienne, à Addis-Abeba, auprès de l’Union africaine, pour mener campagne en faveur d’un siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU). En clair, hisser le Luxembourg au rang d’interlocuteur politique crédible pour tout un continent.

Il faut le dire : il fallait convaincre autant nos propres collègues luxembourgeois que nos partenaires africains. Et si cela a réussi, c’est grâce à votre obstination, à vos nombreux appels, à vos rappels encore plus insistants, toujours portés par des arguments solides, convaincants, et emplis de bon sens.

Pour les convaincre, il fallait une structure légère, peu coûteuse et adaptable à toutes les circonstances. Bref, le contraire d’une ambassade traditionnelle. Après moult contorsions administratives, juridiques et acrobaties financières, nous y étions enfin. Vous avez été nommé ambassadeur non-résident et, depuis Genève puis La Haye, vous suiviez sans relâche les évolutions politiques du continent africain.

Avec un tel chef d’orchestre et deux violons solistes à Addis même, le Luxembourg avait sa dream team  pour conquérir tout un continent. Avec votre autorité naturelle et votre prestance d’Ambassadeur avec un grand A, les acteurs européens et internationaux à Addis ont vite appris à nous faire une place aux premières loges de la vie politique éthiopienne.

Dans un contexte encore marqué par l’histoire coloniale, vous positionniez le Luxembourg comme un partenaire moderne, digne de confiance, visionnaire et tourné vers un avenir juste pour tous. Fort d’un réseau dense et précieux, acquis au fil de vos années dans les grandes capitales diplomatiques, vous n’aviez de « non-résident » que le titre : vous connaissiez tout le monde, et tout le monde nous connaissait.
Luxembourg had arrived — and was the new kid on the block.

Le Luxembourg était partout. Aucune réunion n’était trop petite ou trop insignifiante pour y participer. Chaque pays, petit ou grand, méritait tout votre temps et toute votre attention. Ce qui nourrissait votre feu de serviteur incontestable du Grand-Duché, c’était cette conviction profonde que le droit international est la transcendance d’un monde où seuls les grands dominent. Grand ou petit, nous comptons tous, nous avons tous les mêmes droits. Être au service du Luxembourg, c’était pour vous être au service d’un monde plus juste.

La ceinture noire de la diplomatie

Les mythiques Sommets de l’Union africaine, grandes messes qui réunissent toute la crème de la politique et de la diplomatique africaines, resteront gravés à jamais dans ma mémoire. À vos côtés, nous avons appris les tactiques offensives d’une diplomatie innovante et audacieuse pour remporter notre campagne historique pour un siège au sein du CSNU. Vous étiez ceinture noire d’un art martial bien particulier : le diplomatic tackling, pratiqué jusque tard dans la nuit, dans les arcanes des Sommets : aucun collègue africain errant ne pouvait s’échapper de vos prises sans avoir juré de son propre sang une loyauté éternelle envers la Gëlle Fra.

Une fois notre place acquise à la table des grands de ce monde, au sein du CSNU, notre mission n’en était que plus chargée de sens. Depuis Addis, nous battions le tam-tam pour rappeler l’importance stratégique du continent le plus jeune de la planète. Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, vous répétiez inlassablement que l’Afrique accueillera, d’ici la fin du siècle, trois des quatre milliards d’êtres humains supplémentaires attendus sur la planète.

Rebaptisé « Monsieur Afrique », vous étiez le premier à rappeler qu’il n’existe pas « une » Afrique, mais bien 54 États souverains, cherchant à redéfinir leur relation avec l’Europe — non plus dans une logique d’aide, mais dans celle d’un véritable partenariat. Devenu doyen des ambassadeurs européens à Addis, vous rappeliez sans relâche qu’il est urgent pour l’Europe de dépasser une politique de court terme et de reconnaître l’Afrique comme un acteur stratégique, porteur de solutions pour les deux parties.

Un avenir profondément africain

Pendant plus de dix ans, contre vents et marées, vous avez entretenu la flamme de notre présence éthiopienne vivante. Comme dit un sage, « nous n’héritons pas la planète de nos aïeuls, nous l’empruntons à nos enfants. » Puissions-nous entretenir cette flamme, car l’avenir de notre monde sera, qu’on le veuille ou non, profondément africain.

Cher Jean-Marc, tu vois, j’y suis arrivée. J’ai enfin réussi à te tutoyer comme tu me le demandais si souvent. Mieux vaut tard que jamais.

Aujourd’hui, je pleure le départ d’un mentor, mais surtout d’un ami au grand cœur, avec qui je partageais ma passion pour le continent africain et la politique internationale. Loin des titres et des formalités, toi et Nicole aviez su rester proches de moi et de ma famille. Vous étiez des amis fidèles, loyaux, présents dans les moments de joie mais aussi dans les moments plus difficiles. Vous aimiez partager nos joies familiales et nous faire part des vôtres. Patrick et François, vous et vos familles étiez toujours présents dans nos discussions.

Nous nous étions tant réjouis de votre retour au Luxembourg. Après une vie passée à parcourir le monde, c’était merveilleux de pouvoir se retrouver enfin « à la maison ». Même après le départ de ta chère Nicole, ta curiosité pour le monde était restée vive, contagieuse. Tes analyses politiques, toujours tranchantes et pétillantes d’humour, m’étaient une source d’énergie et d’inspiration. Nous avions commencé à rêver de beaux projets à réaliser ensemble… ce sera pour une prochaine vie.

Sache que nous aurions aimé être plus proches de toi pendant ces derniers mois. Tu as montré tant de courage face à ce chagrin immense. Nous aimons penser que tu as retrouvé Nicole, et cela nous console de vous savoir à nouveau réunis.

Léiwe Jean-Marc, merci pour les rires partagés.
Merci pour ta confiance.
Merci pour ton amitié.
Merci pour ce merveilleux bout de vie parcouru ensemble. Tu resteras vivant dans nos mémoires et dans nos cœurs, et dans ce Luxembourg que tu as tant aimé et servi.

Brennpunkt Drëtt Welt est édité par Action Solidarité Tiers Monde

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