Par où commencer

Le Sud global reste largement exclu de la révolution numérique : seuls 27 % des habitants des pays à faible revenu ont accès à Internet, contre 93 % dans les pays riches, tandis que le Nord global domine infrastructures et données. Or, différents îlots de résistance existent précisément pour transformer les outils numériques, non en instruments d’oppression aux mains des géants, mais en véritables contre-pouvoirs d’émancipation.

 

Le Socialisme numérique
Les propositions actuelles pour réguler les géants de la technologie, centrées sur le droit de la concurrence, ne résolvent pas les problèmes fondamentaux du capitalisme numérique, de l’impérialisme et de la destruction environnementale. Ces approches réformistes, issues principalement du Nord, ignorent la division inégale du travail et aggravent les inégalités mondiales.

Une solution écosocialiste a été proposée avec le « Digital Tech Deal », visant une économie numérique socialiste où les moyens de production sont contrôlés par les travailleurs pour répondre aux besoins plutôt qu’au profit. Cette transition inclut la suppression de la propriété intellectuelle, la socialisation des infrastructures, le financement public et la décentralisation d’internet, afin de créer des alternatives au capitalisme numérique tout en assurant une transition juste pour les travailleurs. (1)

 

Une co-création mondiale
L’expansion rapide de l’intelligence artificielle, dominée par les puissances du Nord, creuse les inégalités mondiales — un phénomène désormais qualifié de « colonialisme de l’IA ». Il se manifeste par l’extraction des données, l’exploitation du travail, l’expérimentation technologique et la pression environnementale exercée sur le Sud global.

Pour combler ce « fossé de l’IA », l’idée est avancée de passer du colonialisme de l’IA à une co-création mondiale.(2) Cela implique d’investir dans l’innovation locale, de démocratiser l’accès aux infrastructures, de promouvoir une gouvernance éthique des données et d’assurer une représentation réelle du Sud global dans les instances internationales. Ainsi, pour que l’IA devienne un levier de transformation positive plutôt qu’un outil de domination, elle doit s’ancrer dans des pratiques inclusives, équitables et partagées.

 

La protection des “concierges des données”
Pilier invisible de l’IA, les travailleurs de données devraient voir leurs droits mieux encadrés et protégés. Plusieurs mesures sont envisagées : renforcer la réglementation pour responsabiliser les entreprises, privilégier des emplois décents plutôt que précaires, instaurer une protection sociale financée par les employeurs du Nord global et dénoncer publiquement les pratiques abusives. L’objectif : améliorer les conditions de travail, garantir une rémunération juste et réduire les risques physiques et psychologiques liés à ces métiers.

Parallèlement, les mouvements de travailleurs et syndicats émergents jouent un rôle clé pour assurer des salaires équitables, de la sécurité et de l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée.(3)

 

Pacifier l’IA
Une menace encore sous-estimée réside dans la prolifération d’armes fondées sur l’IA, désormais accessibles à des acteurs non étatiques tels que des groupes terroristes ou des cyber-hacktivistes. L’IA pourrait en effet être utilisée pour automatiser la propagande, orchestrer des campagnes de désinformation ou accroître la précision des attaques par drones.

L’idée d’un « Pacte de sécurité pour la paix et la crise de l’IA » (AIPaCS), qui pourrait être porté par des pays du Sud global comme l’Indonésie, l’Inde, le Brésil ou l’Afrique du Sud, viserait à établir un mécanisme transrégional de surveillance et de réponse aux menaces posées par l’IA non étatique(4).

Le Sud global occuperait un rôle central dans cette approche : conscient des vulnérabilités structurelles, il peut proposer une gouvernance plus pragmatique et inclusive. N’ayant pas les mêmes intérêts historiques à défendre que les puissances du Nord, ces pays sont bien placés pour imaginer des cadres éthiques axés sur la sécurité collective et la justice technologique. L’avenir de la gouvernance mondiale de l’IA pourrait ainsi dépendre de leur capacité à anticiper les menaces émergentes et à redéfinir les principes de responsabilité partagée à l’ère numérique. (3)

 

Les lanceurs d’alerte à l’ère digitale

Dans un contexte où la numérisation renforce les abus de pouvoir, soutenir les plateformes et les lanceurs d’alertes devient essentiel. Grâce au cryptage, à l’anonymat des sources et à la diffusion à grande échelle via des journalistes d’investigation, les plateformes d’alerte numérique permettent de contourner les répressions et de révéler les dérives gouvernementales. (5)

 

Lutter contre la désinformation numérique

La désinformation se propage rapidement à l’échelle mondiale, menaçant confiance et stabilité. Si l’IA peut elle-même générer du contenu trompeur, elle peut aussi le détecter et le contrer, limitant ainsi la diffusion de fausses informations.

Des initiatives dans le Sud Global montrent que des solutions locales et innovantes peuvent inspirer d’autres pays : des chercheurs suisses suggèrent par exemple de s’inspirer de l’expérience de Taïwan en imposant des exigences de transparence et une obligation d’étiquetage pour les comptes automatisés. En combinant technologie et éthique, l’IA peut ainsi devenir un levier concret pour protéger l’information et renforcer la résilience démocratique(6).

 

Références

1 Kwet, Michael, “Digital Ecosocialism: Breaking the Power of Big Tech”, Transnational Institute (TNI), 2022. Accédé à travers CETRI. https://www.cetri.be/Digital-Ecosocialism-Breaking-the; ou encore Rimbert, Pierre, “Socialisme numérique.”, Le Monde diplomatique, 2018. https://www.monde-diplomatique.fr/2018/03/RIMBERT/58429

2 Khan, Ruhi, “From AI Colonialism to Co-Creation: Bridging the Global AI Divide”, Media@LSE, juillet 2025. https://blogs.lse.ac.uk/medialse/2025/07/14/from-ai-colonialism-to-co-creation-bridging-the-global-ai-divide/
Pour aller plus loin, voir : Farhad, Sami, “Passengers in Flight: AI Governance Capacity in the Global South”, Digital Society 4 (2025).

3 Anwar, Mohammad Amir, “Africa’s Data Workers Are Being Exploited by Foreign Tech Firms — 4 Ways to Protect Them”, The Conversation, 2025. https://theconversation.com/africas-data-workers-are-being-exploited-by-foreign-tech-firms-4-ways-to-protect-them-252957

4 Anwar, Tuhu, “Ethics Without Borders: The Global South’s Role in AI Peacekeeping”, Modern Diplomacy, 2025. https://www.moderndiplomacy.eu/2025/08/02/ethics-without-borders-the-global-souths-role-in-ai-peacekeeping/

5 Di Salvo, Philip, “The Rise of Digital Whistleblowing Platforms — and How They Work”, Global Investigative Journalism Network, 2020. https://gijn.org/stories/the-rise-of-digital-whistleblowing-platforms-and-how-they-work/

6 Kaufmann, Bruno, “Le combat de Taïwan contre la désinformation numérique”, SWI swissinfo.ch, 20 mai 2024. https://www.swissinfo.ch/fre/democratie/le-combat-de-taiwan-contre-la-desinformation-numerique/77077031
Voir aussi : Nass, Claire‑Line, “L’IA, un nouveau front pour la désinformation”, AFP Factuel, 2025. https://factuel.afp.com/doc.afp.com.36XH7V4

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