Les conférences climatiques (COP) se suivent, mais ne se ressemblent pas. Celles qui ont été des succès se comptent sur les doigts d’une main. En 1992, le sommet de Rio, sorte de « COP zéro », adopta la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (UNFCCC). Il fallut ensuite attendre la COP3 en 1997 pour que les pays s’accordent sur le protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre. Mais ce n’est qu’en 2001 (COP7) que les détails du protocole furent adoptés, pour ensuite passer à la ratification du protocole, et son application à partir de… 2008.
Entre-temps, la prise de conscience de la crise climatique avait progressé, et les attentes envers un nouvel accord, plus ambitieux, s’étaient accumulées. Avant la COP15 de Copenhague, le mouvement climatique international avait mobilisé les opinions comme jamais auparavant, mais ce fut un échec. En 2015 enfin, la COP21 aboutit au fameux accord de Paris, qui reste la base de l’action climatique au niveau international. Était-il suffisamment ambitieux ? En tout cas, dix ans plus tard, les négociations sur les détails de son application se poursuivent. La récente COP30 à Belém n’a certainement pas marqué un grand pas en avant, mais elle a donné une place à la société civile et a assuré la continuité du processus de négociation dans un contexte géopolitique délicat. Après une succession de COP décevantes, la conférence de novembre 2025 est considérée par beaucoup comme un succès relatif. Une telle appréciation positive en dit cependant plus sur l’état des négociations au bout de 33 ans que sur le bilan de cette COP30.
Serait-il dans la nature des choses d’assister à des COP « décisives », suivies de périodes de tergiversations et d’accumulation des attentes, pour aboutir à une nouvelle COP « décisive » ? Un tel processus cyclique, qui avance par à-coups, a-t-il permis une avancée en novembre 2025 ?
D’un côté, les résultats, considérés en détail, sont plutôt décevants (voir la réaction à chaud de l’ASTM[1] en novembre dernier, suivie par une réaction commune de la plateforme Votum Klima[2]). D’un autre côté, les tâches à accomplir pour obtenir des avancées décisives étaient considérables. Alors que l’ensemble de la communauté internationale aurait dû fournir de nouveaux engagements de réduction des gaz à effet de serre en cours d’année, un grand nombre de ces « Nationally Determined Contributions » (NDC) n’ont pas été soumises ou l’ont été avec retard. Le seul pays à avoir une « excuse », est les États-Unis, qui ont officiellement tourné le dos aux négociations, ce qui en soi a évidemment posé un défi supplémentaire.
L’effet du spectacle cliffhanger offert par l’Union européenne n’en a été que plus délétère : alors qu’elle aurait pu jouer son rôle de « leader climatique » autoproclamé, plusieurs Conseils environnementaux se sont déroulés sans résultats. À la dernière minute, ou plutôt « en prolongation », un sommet européen a accouché d’une ligne de conduite et d’une NDC décevante, péniblement négociée à l’ombre des discussions sur le dossier russo-ukrainien et les projets militaires, sur lesquels l’UE ne transige pas. Le message adressé au reste du monde était clair : ne comptez pas sur l’Europe pour impulser des décisions ambitieuses en matière climatique, car ces dernières sont désormais secondaires par rapport aux préoccupations géopolitiques et économiques.
Or, plus encore qu’un engagement ambitieux en matière de réduction des émissions, il aurait fallu une annonce en matière de financement climatique de la part des « pays industrialisés ». Il n’en a rien été et la question du financement a été mise en marge du programme de la COP30 – pas étonnant que le reste du monde montre peu d’appétit pour des décisions ambitieuses. Clairement, à ce stade, les négociations autour de la convention-cadre auraient pu s’effondrer. Que la conférence ait adopté une déclaration commune et ait abouti à des avancées ponctuelles peut donc, dans le contexte de 2025, passer pour un succès.
Cependant, évaluer les résultats des négociations d’année en année n’est pas à la hauteur du défi climatique. Une appréciation sur le long terme permet de comprendre pourquoi la COP au Brésil, avec ses conditions organisationnelles prometteuses, a été entravée par les retombées d’une « décennie perdue ». Clairement, le « sursaut » diplomatique qui a conduit à l’accord de Paris n’a pas suffi : la COP21 n’a été que le point de départ de négociations sur des actions concrètes, toujours en cours… 2015 aurait pu être le point de départ d’un changement de cap mondial en matière de lutte contre le changement climatique, mais seulement s’il y avait eu un second sursaut, cette fois-ci exécutif, dès cette conférence. Ceci, à défaut d’avoir obtenu un accord diplomatique plusieurs années auparavant, par exemple en 2009 à Copenhague.
Cette idée d’une « décennie perdue » ne se limite d’ailleurs pas aux politiques climatiques : c’est ce que rappelait un article scientifique publié en automne 2025, coordonné par Johan Rockström, directeur du Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK) et intitulé « Living beyond limits » (Vivre en dépassement des limites)[3]. En considérant l’état du système Terre par rapport à neuf limites planétaires pour les années 1997, 2015 et 2025, l’article conclut que « trop peu a été fait trop tard », notamment durant la décennie passée. À ce stade, sept des neuf limites ont été dépassées, et la résilience du système Terre est réduite, notamment par rapport au réchauffement global. Désormais, des changements radicaux seraient nécessaires en matière de réduction d’émissions et de séquestration de CO2, alors qu’en même temps les sociétés humaines se retrouvent face à d’autres défis environnementaux, conséquences des dépassements multiples qui se renforcent mutuellement. Autrement dit : changer de cap aurait été facile en 1997, à portée de bras en 2015, mais nécessitera désormais un degré élevé de détermination au niveau national et de coopération internationale – et ne laisse qu’un temps très limité pour agir.
La nécessité d’une approche holistique, intégrant aussi les dimensions politique et sociale, face aux multiples crises environnementales, a été graduellement reconnue par la recherche climatique, auparavant plus axée sur la géophysique et les technologies énergétiques. Mais, en parallèle, on assiste malheureusement depuis plus de dix ans à un détricotage des institutions internationales capables de mener à bien un processus intégrant la protection du climat et de la biodiversité, ainsi que le respect de la justice sociale et du droit au développement. Une nouvelle prise de conscience des sociétés civiles de l’urgence et des interdépendances permettra-t-elle de réinventer des modes de coopération planétaire ?

limites planétaires s’annonce désormais de plus en plus difficile.
© capture d’écran de l’article « Living beyond Limits » du Potsdam Institute for Climate Impact Research (PIK).
Pour revenir aux défis climatiques, au cœur de la crise multiple, la « décennie perdue » est l’une des conséquences du manque d’ambition des décisions prises en 2015 à Paris. En effet, le mécanisme permettant de faire l’inventaire des réductions d’émissions (« stocktake »), de constater les insuffisances et d’améliorer les politiques (connu comme « cliquet » ou « ratchet »)[4] n’a pas été mis en place dès 2016, mais en… 2023, avec un ajustement des politiques à partir de 2025. Là encore, l’accord de Paris sur une limitation du réchauffement à 2 degrés au plus a été suivi d’évolutions positives : consensus sur la nécessité de le limiter à 1,5 degré, adoption d’objectifs de zéro émission nette en 2050, mobilisation des Fridays for Future… pour aboutir à un constat d’échec, au vu des résultats de la COP30 à Belém, en ce qui concerne une limitation à 1,5 degré. L’affaiblissement des sociétés civiles au sein du processus de négociations y est pour quelque chose, et on ne peut qu’espérer que le prochain stocktake, lors de la COP33, produira une prise de conscience des insuffisances suicidaires des politiques climatiques actuelles.
Entre-temps, comme l’explique l’article « Auf nach Santa Marta ! », la Colombie organise une « Conférence internationale sur la transition juste hors des combustibles fossiles » destinée à pallier l’une des lacunes des négociations de Belém. L’initiative suscite de grands espoirs, malgré les mauvais augures géopolitiques, qui vont de la relance d’une course aux ressources fossiles jusqu’à la crainte d’une intervention militaire américaine en Colombie.
Côté financement climatique, les décisions de la COP21 ont été trahies pendant près de dix ans, entraînant des revendications conséquentes de la part du Sud global avant la COP29. Et c’est donc à Bakou, en novembre 2024, que le sujet a été « évacué » de manière complètement insatisfaisante, et se trouve depuis au placard. L’article [de David] expose les détails de cette blessure cachée, mais potentiellement mortelle, dont les COP à venir continueront à souffrir.
Le caractère cyclique des négociations climatiques, avec des « décennies perdues » à répétition, est peut-être dans la nature des choses, mais il rend le processus insoutenable. En effet, si le prochain grand pas en avant n’est que dans dix ans, on sera alors en route pour dépasser les deux degrés, sans aucun espoir de retour en arrière. La dernière occasion pour changer de cap se situe probablement autour de la COP33, dans moins de trois ans. Considérant le contexte, et notamment l’environnement géopolitique, il est difficile d’imaginer une trajectoire de diplomatie climatique aboutissant à une COP donnant lieu à un sursaut multidimensionnel. On ne peut qu’espérer qu’après la succession de mauvaises surprises politiques et géopolitiques, des chocs et des évolutions positives tout aussi inattendus remettent l’humanité en état de reprendre son destin en main.
Références & Notes
[1] Action Solidarité Tiers Monde, « COP30 : L’incrémentalisme l’emporte sur l’urgence climatique », Communiqué de presse, 24 novembre 2025. Consultable sur : https://astm.lu/cop30-lincrementalisme-lemporte-sur-lurgenceclimaaque/
[2] Votum Klima, « La COP de toutes les déceptions », Action Solidarité Tiers Monde, 02 décembre 2025. Consultable sur : https://astm.lu/votum-klima-la-cop-de-toutes-les-deceptions/
[3] Potsdam Institute For Climate Impact Research, « Commentary: rising planetary risks after missed decade of action », Latest News, 22 novembre 2025. Consultable sur : https://www.pik-potsdam.de/en/news/latest-news/commentary-scientists-outline-rising-planetary-risks-after-missed-decade-of-action
[4] Yeo, Sophie, « Timeline: the Paris agreement’s ‘ratchet mechanism’ »,Carbon Brief, 19 janvier2016. Consultable sur : https://www.carbonbrief.org/timeline-the-paris-agreements-ratchet-mechanism/


