Regards Croisés Sur : La Révolution Digitale

Sename Koffi Agbodjinou

est penseur, architecte et entrepreneur social togolais. Fondateur de L’Africaine d’architecture et du WoeLab, il promeut une innovation urbaine ancrée dans les communautés africaines. Père de l’approche néovernaculaire, il explore les liens entre culture, technologie et durabilité.

 

Isabela Maria Rosal

est doctorante au CiTiP – imec – KU Leuven, où elle travaille sur la gouvernance des données, la cybersécurité et l’éthique dans les projets technologiques. Elle est titulaire d’un LL.M et d’un master en droit de l’Université de Brasília (UnB, Brésil) et a publié des travaux sur la protection des données et le droit à la vie privée.

 

 

Comment votre communauté, votre famille, votre contexte social ont-ils vécu la soi-disant « révolution digitale » ?

S.K. 

Paradoxalement, j’ai l’impression qu’il n’y a pas eu de gros changements en Afrique. L’arrivée de toutes ces technologies m’a fait penser que les structures numériques ressemblent beaucoup aux structures sociales africaines. En réalité, cela n’a pas bouleversé le fondamental. Cela a juste permis de faire plus directement ce que les gens faisaient déjà. Les Africains ont toujours été organisés en réseaux, avec beaucoup plus de liens qu’un Européen. Un réseau avec une trame sociale qui ressemble à celle du numérique. Le numérique, cela s’est juste coulé dans ce qu’on savait déjà faire.

Avec la digitalisation, plus de choses se font directement, c’est vrai, parce qu’on a des outils. Mais ces outils changent les subtilités que la structure sociale mobilisait pour faire mémoire : le symbole, la répétition, la transmission. Ces subtilités se perdent parce que la technicité permet de les réaliser automatiquement.

Pour l’instant, je n’ai pas vu de bouleversement radical. Mais cela va arriver avec la massification, la démographie, le passage à la génération suivante. Ma génération a vu le numérique comme un calque sur nos traditions ; les nouvelles générations vont croire que c’est le numérique qui a tout inventé. Par exemple, accueillir quelqu’un chez soi, faire preuve d’hospitalité, c’est une pratique africaine ancienne. Aujourd’hui, les technologies reproduisent cela, mais les jeunes croient que c’est Airbnb ou le numérique qui l’a créé. Ce qu’on faisait de façon vernaculaire, nos structures sociales, sont écrasées au lieu d’être sublimées.

I.M.R.

Essayer de comprendre les positions des différents groupes de population a été une véritable montagne russe émotionnelle. Certains groupes, dont des représentants des populations autochtones, s’opposent par exemple à la construction de certaines infrastructures, comme des centres de données, en raison de leur impact sur l’environnement. D’autres groupes défendent le droit du pays à exploiter ses ressources naturelles sans l’imposition de valeurs de protection de l’environnement par les pays développés.

Les réflexions sur la souveraineté numérique prennent une tournure différente, car le Brésil n’accueille pas d’entreprises technologiques et ne développe pas de technologies, tout en possédant un marché très important. Comme les Brésiliens sont parmi les plus actifs sur les plateformes numériques, un sujet clé qui divise est l’accès aux nouvelles technologies. Pour les groupes économiquement vulnérables, les écrans sont souvent l’une des seules sources de divertissement et d’accès à l’information. En même temps, divers services, y compris des services publics essentiels, nécessitent l’utilisation d’un téléphone portable pour y accéder.

Néanmoins, une grande partie de la population ne comprend pas les risques associés à cette pratique et n’a pas accès à des smartphones ou des tablettes récents, ni même à Internet. Ces exemples illustrent la complexité de la révolution numérique dans le pays.

 

Quel est le plus grand défi en termes d’inégalité digitale, tant au sein de la communauté que de la société nationale dans son ensemble, ou entre le Sud et le Nord ?

 

S.K. 

Dans la relation Nord-Sud, il y a eu une montée en conscience extraordinaire des communautés africaines grâce à l’accès au numérique. L’information circule plus vite, elle est massifiée, elle a des relais, et cela nourrit tous les mouvements de revendication qu’on voit aujourd’hui, comme le mouvement panafricain contemporain. Les Africains voient maintenant directement les faiblesses de l’Occident. Pendant la pandémie de Covid, certaines sociétés « moins riches » ont été plus résilientes. Même si ce n’est pas toujours positif, il y a un rééquilibrage réel se produit. On assiste à une nouvelle forme de décolonisation.

Mais cela ne résout pas toutes les inégalités. Même si beaucoup ont accès au numérique, ils n’y ont pas tous accès de la même façon. Ce que les structures sociales africaines gagnent, c’est la rapidité. Ce qu’elles perdent, c’est la profondeur symbolique. Chaque fois qu’une société devient très technicienne, elle devient plus pauvre sur le plan anthropologique.

I.M.R.

Les inégalités numériques sont évidentes dans différents groupes et réalités sociales, accentuant des situations d’inégalité déjà connues. Les groupes qui dépendent des solutions numériques pour exercer plusieurs droits, comme le droit à l’information, aux loisirs et à l’éducation, sont aussi ceux qui sont exposés à la désinformation, la perte d’attention et la déconnexion sociale. Lorsque ces effets négatifs se concrétisent, l’ inégalité entre ces groupes vulnérables et les couches plus privilégiées de la société s’accentue. Des exemples autour de la promotion du marché des paris ou encore la fraude numérique, illustrent comment les inégalités présentes dans le monde physique se transfèrent au monde numérique. Le marché des paris au Brésil en est un exemple intéressant. Les sociétés de paris ont engagé des influenceurs populaires pour faire la promotion de leurs services, en promettant un bon rendement financier, sans préciser que ces services sont des jeux de hasard et sans mentionner les risques liés à leur utilisation. Après l’émergence de cette tendance, les médias et des études ont montré que les groupes vulnérables étaient les plus touchés par ces services, subissant d’importantes pertes financières, y compris des aides gouvernementales destinées aux ménages à faibles revenus. Un scénario similaire est observé chez les victimes de la fraude numérique. Les personnes vulnérables, comme les personnes âgées, sont en effet constamment la cible de fraudes numériques, ce qui entraîne des pertes financières et une perte de confiance.

D’un autre côté, on constate également de grandes inégalités dans l’accès aux solutions numériques. Les personnes qui ont du mal à joindre les deux bouts ont plus de mal à accéder à des outils de qualité qui leur permettraient de profiter des avantages de la digitalisation, comme le matériel informatique ou les infrastructures, par exemple l’accès à Internet à haut débit. Comme le pays ne fabrique pas son propre matériel informatique, la dépendance aux importations crée encore plus de déséquilibre dans l’accès à ces produits, surtout en cette période d’instabilité politique internationale.

Enfin, un autre cas important d’inégalité concerne les enfants. Les technologies ne sont pas adaptées aux enfants. En effet, leur conception a tendance à être persuasive et manipulatrice pour des individus pleinement développés. Les enfants, qui sont encore en train de développer leurs capacités et leur aptitude à comprendre les risques, sont donc particulièrement vulnérables lorsqu’ils utilisent les technologies numériques. Souvent, les adultes, qui sont censés les protéger, ignorent les technologies numériques auxquelles les enfants ont accès et les risques que cela comporte. Même si ce n’est pas un problème unique aux
pays du Sud, il faut prendre en compte le fait que cela s’ajoute à de nombreuses autres inégalités dans cette région, ce qui accroît encore les risques pour les groupes déjà vulnérables.

 

La digitalisation peut-elle contribuer à l’empowerment de la société civile dans un pays comme le vôtre et quelles sont les conditions pour que cela fonctionne ?

S.K. 

Très certainement, et je pense que plus spécifiquement en Afrique, on a des technologies du numérique qui, encore une fois, ressemblent beaucoup à nos façons pratiques traditionnelles. Cela peut paraître paradoxal, mais le numérique est très distribué, il est très récursif et n’est pas une technologie du top down. Le numérique, dans son potentiel, est très organique. Il est très africain. Et dans la mesure où il est créé par les communautés africaines, il peut renforcer la force du peuple. Notamment si les communautés africaines s’approprient le potentiel, et non seulement des objets finis, et qu’elles développent des technologies qui lui ressemblent.

S’il est développé dans une logique marchande top down dans la Silicon Valley qu’on nous envoie juste comme cela, il va prescrire un mode de vie et une société top down et atomisée. De fait, le nouveau panafricanisme est beaucoup porté par le numérique avec des youtubeurs et influenceurs qui nourrissent ce mouvement. C’est puissant, mais cela doit rester conscient : le temps gagné par la technologie ne doit pas détruire les liens sociaux et symboliques. Ortega y Gasset parlait de la masse : trop de technologie accessible uniformise les comportements, ne permet pas l’épanouissement et réduit l’ individuation. Ce que la technologie vend comme émancipation peut produire des comportements de masse.

I.M.R.

Absolument. Les solutions numériques jouent un rôle important dans l’accès à l’information, aux services et aux personnes. Dans un pays continental comme le Brésil, la connexion entre les différentes régions peut représenter un défi de taille. Dans une ville où les transports publics sont limités et précaires, la digitalisation facilite les connexions entre les groupes et permet aux idées de circuler au-delà des limites géographiques et structurelles.

Néanmoins, pour exploiter pleinement le potentiel positif de la technologie, il faut disposer de compétences numériques, en particulier pour les groupes vulnérables, ainsi que de solutions non numériques au problème. Il est également essentiel de garantir un accès sûr à la technologie et à l’infrastructure qui la sous-tend. Enfin, les aspects positifs de la digitalisation dépendent également de la représentation à différents niveaux politiques et dans différents environnements.

Quels sont les problèmes concrets induits par les inégalités de pouvoir, et plus particulièrement par le contrôle des Big Tech du Nord ?

S.K. 

Les populations ne voient pas encore l’emprise des grandes entreprises, mais elle existe. Les continents africains sont perçus comme de nouvelles frontières : un terrain où vendre des villes connectées (smart cities) plutôt que des appareils individuels maximise le profit. Les décideurs sont souvent corrompus ou il y a peu besoin de légitimation ; les populations ne sont pas consultées. Or, confier la maîtrise des infrastructures urbaines à une entreprise étrangère, c’est céder le pouvoir local.

L’éducation et la sensibilisation des décideurs sont donc essentielles. Sans comprendre les enjeux urbains et la valeur stratégique de ces infrastructures numériques, ils laissent le contrôle aux Big Tech, au détriment des communautés locales. Leur pouvoir se voit mitigé demain.

I.M.R.

Il est important de mentionner l’inégalité de pouvoir entre les géants de la technologie, qui imposent leur agenda lors de l’élaboration des politiques, et les utilisateurs finaux, qui n’ont pas accès aux mêmes outils pour participer à cette élaboration.

Tirer parti des espaces internationaux, comme le G20, la COP ou le Mercosur, est devenu une pratique importante pour élaborer des solutions sur mesure et créatives pour le pays. Il est essentiel que les représentants du Sud participent à la discussion sur les valeurs à accepter à l’échelle mondiale dans le cadre de la révolution numérique, afin de garantir une évolution plus équilibrée. Tout en reconnaissant que les différents pays du Sud sont confrontés à des défis différents, la collaboration avec des pairs partageant les mêmes réalités est un outil important dans ce contexte.

Pour les populations du Sud global, quels sont les problèmes inhérents à la technologie numérique elle-même, sa vision du monde ? Est-elle incompatible avec une vision holistique, organique du monde, de la société, de l’existence individuelle ?

Ces problèmes sont-ils aggravés ou transformés par la « révolution de l’IA » ?

S.K. 

Jusqu’à ma génération, les technologies ont surtout fluidifié les pratiques existantes ; elles n’ont pas bouleversé les façons de faire traditionnelles. Elles ont facilité, accéléré les choses, mais sans détruire le lien social ni les structures symboliques qui l’accompagnaient. La génération qui arrive, elle, est moins ancrée socialement. Elle adopte les modes de vie et les technologies du Nord sans les filtres traditionnels, sans ce passage par le temps long et la mémoire collective qui permettaient d’investir dans le symbole, la transmission, le geste, le rituel.

Le Sud global reste pourtant un espace où les imaginaires sont différents, moins centrés sur le profit, plus attentifs à la joie, à la communauté, au symbolique. C’est précisément là que pourrait se déployer une autre manière de penser l’innovation : créer des laboratoires qui ne seraient pas verrouillés sur le profit, mais sensibles à ces autres comptabilités, ces autres valeurs, et capables de produire des technologies nouvelles, adaptées aux besoins locaux, pertinentes et respectueuses des pratiques sociales existantes.

L’intelligence artificielle mainstream, telle qu’on nous la présente, pose problème : coûteuse, énergivore, dépendante de modèles centralisés et de grandes quantités de données. Elle est pensée pour un usage global qui exclut le Sud et impose des standards qui ne correspondent pas à nos besoins. Mais il existe des approches alternatives, ciblées et économes, qui permettent d’obtenir des résultats équivalents avec beaucoup moins de moyens. Deepseek l’a démontré : une petite équipe, très spécifique, peut rivaliser avec les géants en adoptant un modèle d’entraînement précis et localisé.


L’IA peut donc être fine, locale, adaptée aux besoins africains, et ne pas écraser le continent. Il existe d’autres « comptabilités » au Sud, qui ne sont pas verrouillées sur le profit. Il faut que le Sud prenne confiance en ses spécificités, s’autorise à créer des nouvelles manières de faire, différentes et indépendantes, et voit réellement le rôle qu’il a à jouer, et qu’il n’est pas que marginal.

I.M.R.

Le premier problème qui me vient à l’esprit, c’est cette confiance aveugle qu’on accorde à la technologie aujourd’hui. Les gens ont une fausse impression de neutralité quand ils utilisent la technologie numérique, alors qu’on voit le contraire dans les outils plus traditionnels (comme les médias « traditionnels »). La pensée critique et l’évaluation des produits technologiques sont quasi inexistantes.

Et quand on ajoute l’IA à tout cela, le problème s’aggrave. Lorsqu’ils interagissent avec une IA générique, comme ChatGPT ou les résultats de recherche de Google basés sur l’IA, les individus se fient uniquement à une seule source d’information, sans remettre en question les sources des résultats, les différents points de vue sur le sujet ou les éventuelles erreurs et biais.

 

Pour plus d’infos

S.K. https://hubcity.africa/home/

I.M.R. https://www.linkedin.com/in/isabelarosal/

 

Sources :
I.MR.
Martins, L., Brazil is Learning Achieving Tech Sovereignty is Easier Said Than Done, Tech Policy Press, 2025.
Camelo, A.P., Digital Sovereignty: For What and For Whom? Conceptual and Political Analysis of the Concept Based on the Brazilian Context, ISOC Brasil, 2024.
Henrique de Oliveira, P., Brazil Points the Way Forward for Competition Policy and Digital Sovereignty in the Global South, Tech Policy Press, 2025.
Oliveira, C., Without Strict Rules, Online Gambling is a Public Health Problem in Brazil, Brasil de Fato (BdF), 2025.

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