Revisiter les idées reçues

1  La digitalisation est moteur de la démocratie et de la pluralité d’opinions

« Ce qui était formidable avec les réseaux sociaux, c’est qu’ils donnaient une voix à ceux qui n’en avaient pas. »

Citation pourtant incomplète, et qu’il faut souligner :

« Nous sommes en train de les transformer en une société de surveillance où la meilleure façon de survivre est de redevenir muet. » [2]

Si les promesses d’un Internet libre étaient généreuses — et peut-être un peu naïves — il y a vingt ans, l’Internet 2.0 et les réseaux sociaux ont surtout offert une audience inégalée aux discours clivants, haineux et aux fausses informations. Ce n’est pas un hasard : une information trompeuse circule jusqu’à six fois plus vite qu’un contenu modéré ou vérifié, suscitant un engagement et une attention beaucoup plus importants. Les plateformes ont donc un intérêt économique à propager ces messages qui captent l’audience.

Pour comprendre la mécanique algorithmique qui favorise les contenus extrêmes, voir la rubrique Pour aller plus loin : @Après la bière

 

2 L’Europe protège ses citoyens face aux géants de la tech américains et chinois

L’Union européenne est souvent perçue comme un modèle mondial en matière de régulation numérique. Le RGPD, puis le Digital Services Act (DSA), sont régulièrement cités comme des exemples de lois ambitieuses qui protègent nos données et nos droits en ligne.

Voir la rubrique Glossaire

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a d’ailleurs souligné que la protection des données personnelles constituait « l’un des piliers de la nouvelle stratégie européenne en matière de données »[1].

Si l’Europe a effectivement fixé des standards exigeants, la législation seule ne suffit pas à protéger les citoyens — ni la démocratie — face à la concentration du pouvoir des grandes plateformes numériques.

Selon l’organisation indépendante Tech Policy Press, plusieurs défis essentiels demeurent :

●      L’application, pas la loi, est le véritable enjeu.
 Le principal obstacle pour l’Europe n’est pas de créer des règles, mais de les faire respecter. Faire appliquer le DSA contre des acteurs comme X nécessite une volonté constante.

●      Le risque majeur est la concentration du pouvoir numérique.
 Comme l’a souligné Margrethe Vestager, l’ancienne vice-présidente de la Commission : « La plus grande menace pour la démocratie n’est pas la technologie, mais la concentration du pouvoir entre quelques plateformes globales. »

●      Une souveraineté numérique encore fragile.
 Malgré ses efforts, l’Europe dépend toujours largement d’infrastructures cloud et d’outils d’IA américains — un enjeu tant économique que géopolitique.

●     Pressions extérieures croissantes.
 Les États-Unis et les géants de la tech contestent régulièrement les règles européennes, parfois en les qualifiant d’« orwelliennes » ou en menaçant de représailles sous forme de tarifs douaniers. Par ailleurs, des plateformes non européennes comme TikTok échappent en grande partie au contrôle européen.

●      L’IA accentue les déséquilibres.
 L’absence de transparence et d’évaluations de risques robustes dans le secteur de l’IA renforce encore la domination des grandes entreprises technologiques.

L’Europe n’est pas impuissante — mais elle n’est pas encore à l’abri.

La question n’est plus de créer des lois, mais de les faire appliquer efficacement et de construire une véritable autonomie numérique.

 

3 Le digital, c’est écolo !

« On ne doit pas avoir à choisir entre la technologie et la planète ! »

-Lisa Jackson, vice-présidente d’Apple

C’est probablement l’idée reçue la plus répandue, car la digitalisation promettait effectivement de réduire notre consommation de ressources : moins de papier grâce aux écrans et aux ebooks, moins de déplacements et de construction de centres commerciaux grâce au commerce en ligne, et enfin, les progrès de la technologie et les avancées de l’IA devaient à terme proposer des solutions inédites face aux défis posés par le dérèglement climatique.

En pratique, ces promesses n’ont pas été tenues : la consommation de papier et de cartons continue d’augmenter, le commerce en ligne a intensifié la construction de centres de données coûteux en énergie et en eau, et les promesses technosolutionnistes tendent à une fuite en avant.

Plus à ce sujet dans les rubriques Horizon des Possibles, Et au Luxembourg et Pour aller plus loin

 

4 La digitalisation, c’est juste une affaire de technologie

“I think that technologies are morally neutral until we apply them. It’s only when we use them for good or for evil that they become good or evil.” – William Gibson

 

À en croire le philosophe Noam Chomsky, la technologie n’est ni bonne ni mauvaise, mais simplement un outil neutre. Il l’assimile à un marteau, qui peut être utilisé par les charpentiers comme par les tortionnaires. Alors que cette idée de neutralité de la technologie résonne avec de nombreux technologues, elle se heurte aux réalités actuelles d’invasion marchande de notre intimité, de capitalisme de surveillance, de manipulation algorithmique et de montée du techno-fascisme.

De la même manière que le train et l’automobile ont petit à petit remplacé les chevaux pour le transport terrestre, le récit médiatique dominant présente la digitalisation comme une étape du progrès humain. Or, comme le souligne Jacques Ellul, la technique n’est pas qu’un outil : son usage change non seulement notre façon de travailler et de communiquer, mais aussi et surtout notre rapport au monde.

Les acteurs de cette transformation numérique sont aujourd’hui extrêmement concentrés en termes de capital et sont principalement situés aux États-Unis et en Chine. Les grandes entreprises actives dans la digitalisation, ainsi que les infrastructures qui permettent aux données de transiter (câbles terrestres, sous-marins, satellites, , sont donc quasi exclusivement contrôlées par ces zones. Aujourd’hui, leur puissance est telle qu’elles peuvent imposer leurs prérogatives aux États, à commencer par refuser toute forme de régulation de leur mode opératoire, souvent contradictoire, voire hostile aux politiques soutenables en matière de droits sociaux et environnementaux.

Au début des années 1990, lorsque le grand public a commencé à utiliser Internet,, des organismes sans but lucratif comme la Electronic Frontier Foundation avaient posé les bases d’un Internet libéré de toute force de contrôle, qu’elle soit d’ordre étatique ou marchand. Force est de constater que ce manifeste est resté un vœu pieux, et qu’aujourd’hui, les propriétaires du capital de la tech ne se cachent plus derrière des slogans pseudo-humanistes – exit le  don’t  be evil de Google.

 

[1] « Ursula von der Leyen,  EC President, highlights the Protection of personal data as one of the important pillars of future Europe. », Cyberwatching.eu, 28 janvier 2020, https://www.cyberwatching.eu/news-events/news/ursula-von-der-leyen-ec-president-highlights-protection-personal-data-one-important-pillars-future-europe (consulté le 2 novembre 2025)

[2] Ronson, Jon. “Social‑Media Twitter Online Shame.” The Guardian, December 20, 2015. Traduction par nos soins. https://www.theguardian.com/media/2015/dec/20/social-media-twitter-online-shame

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