Catégorie : Dossier

Michel Legrand (Comité pour une Paix Juste au Proche Orient) - Comment des entreprises et des institutions qui ont pignon sur rue au Luxembourg sont directement ou indirectement complices de graves violations des droits humains. Et comment un grand silence domine à leur propos au sein de la société luxembourgeoise.

L’approche du Comité pour une Paix Juste au Proche Orient (CPJPO) de ces questions s’inscrit dans celle d’autres ONG au Luxembourg, dont l’ASTM, avec sa campagne sur l’impunité des multinationales et le Cercle des ONG avec son travail de plaidoyer « Fair Politics ». Sans oublier les campagnes internationales menées depuis la Belgique et la France, telle que la campagne « Made in illegality », ou par l’ECCP (la Coordination européenne des Comités et Associations pour la Palestine)1.

La question des droits humains ne fait pas partie de la checklist des missions économiques

Une rencontre au Ministère des Affaires économiques en 2017 avait abordé la question de savoir comment et si, avant leur départ en missions économiques, les membres de ces missions s’interrogeaient aussi sur le respect des droits humains par les entreprises qu’ils envisageaient de rencontrer - les relations économiques et commerciales avec Israël étant particulièrement à l’ordre du jour. Nous en avons retiré deux leçons. D’une part, l’étonnement face à la question, le manque de temps et de moyens comme réponses … : le respect des droits humains ne fait apparemment pas partie de la check list des choses à ne pas oublier ni des critères de choix des coopérations économiques et commerciales envisagées ! D’autre part, l’enthousiasme de deux jeunes fonctionnaires présents qui venaient de découvrir pour la première fois le High Tech israélien. On peut les comprendre. Mais aucune contextualisation, aucun questionnement sur les conditions de ces recherches ni sur leurs applications, entre autres par l’armée israélienne et par certaines entreprises, qui s’en servent pour encadrer, surveiller, punir les populations palestiniennes. Pourtant l’article 2 de l’Accord de coopération avec chaque pays euro-méditerranéen - dont Israël - prévoit sa suspension en cas de non-respect des droits humains et des principes démocratiques.

Ces deux réactions nous paraissent dénoter une atmosphère générale non réservée au monde politique et caractérisant au moins partiellement aussi le fonctionnement des médias et notre société dans son ensemble.

Révélateur : le traitement d’Airbnb2

Depuis 2016, Le Jeudi, Le Quotidien, L’Essentiel et d’autres médias du pays ont largement fait écho3 à diverses questions liées à la « concurrence déloyale » des pratiques d’Airbnb par rapport au secteur hôtelier de notre pays. Comme d’autres pays, le Luxembourg est à la recherche de règlementations visant à mieux encadrer les pratiques du secteur.

Ce qui est frappant, c’est qu’aucun des médias lus et cités, sauf erreur de notre part, ne fait la moindre allusion à un autre type de questionnement alors que Airbnb fait également l’objet de critiques d’organisations bien connues des droits humains.
Ainsi les rapports récents de Human Rights Watch (HRW), de l’organisation israélienne Kerem Navot (KN) et celui d’Amnesty International4.
HRW et KN ont trouvé 139 propriétés listées par Airbnb entre le 22 mars et le 6 juillet 2018 en Cisjordanie (à l’exclusion de Jérusalem-Est). Sur les listings de Airbnb, 61 des propriétés mentionnées étaient faussement situées « en Israël » et 65 étaient situées sur des terres déclarées par Israël « terres d’État ». Mêmes constats pour Booking.com.

Les deux rapports rappellent que ces pratiques d’Airbnb sont contraires au droit international et rendent l’entreprise complice des politiques israéliennes d’accaparement des terres palestiniennes, des destructions des maisons et des champs où sont implantées ces colonies, ainsi que des diverses discriminations dont font l’objet les Palestiniens en rapport avec ces pratiques et ces politiques.

Airbnb s’abstient de telles pratiques dans des pays qui encourent des sanctions des États-Unis ou de la Communauté internationale, tels que la Crimée, l’Iran, la Corée du Nord et la Syrie. Mais, vu qu’Israël n’encourt pas (pas encore) de sanctions de la communauté internationale, Airbnb s’est cru autorisé à exercer ses activités dans les colonies israéliennes de Cisjordanie.

Interpellés par HRW et KN, les responsables d’Airbnb – c’est à leur honneur - ont pris la mesure de la situation et ont décidé de ne plus émettre de listes de telles propriétés dans les colonies israéliennes de Cisjordanie – hormis Jérusalem-Est. Les réactions ont été diverses. Celles d’Israël ont été les plus virulentes à condamner cette décision d’Airbnb. Si l’on visite aujourd’hui le site d’Airbnb, on ne trouve plus, à première vue, de locations proposées dans les colonies de Cisjordanie, mais encore à Jérusalem-Est.

Pourquoi donc de tels rapports ne sont-ils pas utilisés par nos journalistes et nos médias ? Pourquoi n’entendent-ils pas les rappels annuels des Conseils européens et du Ministre des Affaires étrangères redisant que la colonisation israélienne est en totale opposition au droit international, constitue l’un des obstacles majeurs à la paix et qu’elle doit cesser ? Pourquoi n’y a-t-il pas dès lors le réflexe, à propos de toute entreprise travaillant en/pour Israël, comme dans tout autre pays, d’au moins se poser la question de savoir si telle ou telle multinationale ne se fait pas complice de cet état de choses ? Et nos Ministres de l’économie et du commerce, des finances et du tourisme, qui font partie d’un gouvernement qui rappelle ces faits et leur illégalité chaque année, ne devraient-ils avoir le réflexe de se poser systématiquement ce genre de question? À propos d’Israël, comme à propos d’entreprises d’autres pays concernés.

Serait-ce qu’au Luxembourg, par-dessus tout, le mot d’ordre est : “business first”? Ou, plus prosaïquement, l’atmosphère généralisée serait-elle une «real politik» qui gangrènerait le pays ?

Le nouveau fleuron de l’aéroport de Luxembourg : un système de sécurité largement testé

Le consortium européen FLYSEC, comprenant l’Université du Luxembourg et lux-Airport, a mis au point un nouveau système de sécurité et de contrôle des passagers aux aéroports grâce au programme européen de recherche Horizon 2020 qui porte le même nom : « Projet FLYSEC »5 . Il a été soumis à rude épreuve lors du test final organisé au Findel, le 8 novembre 20186.

Son principal avantage serait de mettre fin aux «longues files d’attente» et aux «mesures de sécurité contraignantes, sources de mécontentement des passagers et synonymes de hausse des coûts» (voir le reportage de RTL), donc de permettre à l’aéroport d’absorber toujours plus de voyageurs sans saturer ses installations.
Les reportages et commentaires publiés évoquent un des malaises face à un tel système : celui d’un nouveau fichage et de ses possibles dérives. À nouveau cependant, grand silence sur un « détail » peut-être gênant : le principal partenaire de l’Université et du Findel dans la réalisation du projet a été la multinationale israélienne, Elbit Systems, une grande société israélienne productrice d’armes et de systèmes de sécurité : via les armes, les obus (au phosphore blanc), les munitions, les drones qu’elle fournit à l’armée israélienne, Elbit a constitué l’un des acteurs importants à l’arrière-plan des trois agressions israéliennes contre Gaza (en 2014, 2.202 Palestiniens ont été tués, dont 1.400 civils, plus de 500 enfants) ; Elbit fournit les équipements sécuritaires du Mur de séparation en Palestine, des prisons, des check points, des colonies israéliennes. Les drones de Elbit sont utilisés régulièrement par l’armée israélienne pour surveiller et attaquer délibérément des civils palestiniens. Elle a un siège au Luxembourg et a bénéficié d’un important apport européen dans le cadre du projet FLYSEC.

Lors des foires internationales sur le matériel militaire et de sécurité, Elbit ne craint pas de vanter l’excellence de ses « produits », … parce qu’ils sont « testés en temps réel, sur le terrain » : celui de Gaza et de la Cisjordanie occupée et colonisée7. Aujourd’hui encore, ces armes et de nouveaux types de munitions sont utilisés et testés à Gaza dans la répression des Palestiniens qui y résistent pour la défense de leurs droits (voir la Grande Marche du retour depuis le 30 mars 2018).
Ces actions constituant des « crimes de guerre » sinon des « crimes contre l’humanité », le gouvernement norvégien, plusieurs banques et fonds de pension européens ont désinvesti de la société Elbit, dont les Fonds de pension néerlandais et luxembourgeois. Dans sa nouvelle liste d’exclusion du 8 juin 20188, le FDC du Luxembourg cite à nouveau Elbit et fonde ainsi son exclusion : «atteinte aux Droits de l’homme : cette entreprise équipe de systèmes de sécurité la barrière de séparation illégale dans les territoires palestiniens occupéss». En 2011, la publication de cette liste avait fait grand bruit, au point que le FDC avait été accusé de «boycotter» Israël et a réagi clairement pour mettre les choses au point9. Elbit n’est donc pas inconnue au Luxembourg.

Alors, pourquoi, lorsqu’ils présentent ce nouveau système de sécurité à l’aéroport du Findel, aucun de nos médias ne rappelle-t-il cet acteur qui a pourtant joué un rôle-clé dans le projet?

Comment donc expliquer le silence face à de telles incohérences de tous ces acteurs de la société luxembourgeoise: des médias? de l’aéroport et de l’université? du gouvernement et des ministres concernés? Pourtant, ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient pas. Serait-ce qu’au Luxembourg, par-dessus tout, le mot d’ordre est : “business first”? Ou, plus prosaïquement, l’atmosphère généralisée serait-elle une «real politik» qui gangrènerait le pays ? Les chartes sociales ne manquent pourtant pas, à aucun niveau - international, européen, des entreprises qui se vantent de soutenir des projets sociaux, et de réaliser des investissements durables, équitables10.
En même temps, certains, alertés par leurs sociétés civiles, développent petit à petit des politiques respectueuses de l’environnement, des droits humains, des enfants, des femmes. Mais alors, puisque certains « jouent le jeu » et réussissent, pourquoi pas d’autres ? Des entreprises, mais aussi des gouvernements ! Il faut, certes, prendre des risques, mais au bout du compte, tous y gagneront parce que tous auront contribué à rendre notre planète un peu plus vivable et que la solidarité aura gagné sur la compétition à outrance et sur la croissance à tout prix – y compris au prix des droits humains.

Sources:
1 Pour l’ASTM, se reporter à : https://nocorporateimpunity.org/wp-content/uploads/2017/10/ASTM_nocorporateimpunity_Hors-de-controle.pdf ). Pour le Cercle des ONG, voir http://cercle.lu/wp-content/uploads/2018/02/Fair_Politics_2017.pdf. Pour l’ECCP, voir : http://www.eccpalestine.org/justice-for-palestine-now-end-european-complicity-a-call-from-organizations-throughout-europe/. Pour la Belgique et la France : http://www.madeinillegality.org/accueil : Stop aux relations économiques avec les colonies israéliennes!, par le CNCD et la campagne 11.11.11, la FIDH et la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine.
2 Airbnb, plateforme de location de propriétés privées dans près de 200 pays et installée aussi au Luxembourg.
3 Dans l’Essentiel du 7.11.2016, du 23.03.2018, du 16.07.2018, du 27.07.2018. , du 14.11.2018. Voir aussi dans Le Quotidien du 21 août 2017 l’interview du secrétaire général de l’Horesca, interrogé par Jeremy Zabatta. Voir le 3 janvier 2019, Le Jeudi, http://jeudi.lu/face-aux-abus-dairbnb/, ou le Quotidien : http://www.lequotidien.lu/a-la-une/airbnb-au-luxembourg-les-derives-pointent-a-lhorizon/.
4 Voir le rapport de 73 pages de Human Rights Watch (HRW) et Kerem Navot (KN – organisation israélienne sur la dépossession des Palestiniens de leurs terres), intitulé Bed and Breakfast on Stolen Land. Tourist Rental Listings in West Bank Settlements, au lien : https://www.hrw.org/sites/default/files/report_pdf/israel1118_web_0.pdf. Et le rapport d’Amnesty International sur le tourisme en Israël : Colonies israéliennes : Tripadvisor, Airbnb, Booking.com et Expedia impliqués, sur https://www.amnesty.org/download/Documents/MDE1594902019FRENCH.PDF.
5 Le budget européen pour ce projet s’est élevé à €4 089 500. Le soutien à l’université du Luxembourg a été de €532.000. Voir le décompte selon les partenaires, sur : https://cordis.europa.eu/project/rcn/194906/factsheet/en.
6 Dans l’Essentiel du 7 novembre 2018 : http://www.lessentiel.lu/fr/luxembourg/story/controler-les-passagers-selon-leur-comportement-23623315; et le 8 novembre 2018, dans le Luxemburger Wort : https://www.wort.lu/fr/economie/l-uni-et-le-findel-testent-de-nouveaux-systemes-de-securite-5be3f8b8182b657ad3b99113, et sur RTL: http://5minutes.rtl.lu/grande-region/laune/1264251.html. Et le 9 novembre, sur : http://www.janesairport360.com/article/11017/flysec-finishes-with-luxembourg-field-tests.
7 Voir : http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2018/10/06/le-laboratoire-gaza-booste-les-profits-de-lindustrie-de-guerre-disrael/. Voir aussi la vidéo sur Elbit réalisée par le CPJPO : https://www.youtube.com/watch?v=YBR08KvzFms.
8 Voir la liste complète sur : https://www.fdc.lu/fileadmin/file/fdc/Liste_d_exclusion_finale_20180608.pdf.
9 Véronique Poujol, le 27 février 2014, dans Paperjam: http://mobile.news.paperjam.lu/news/le-fonds-de-compensation-se-defend-de-boycotter-israel.
10 Au niveau mondial : https://www.ohchr.org/documents/publications/guidingprinciplesbusinesshr_fr.pdf ; au niveau européen : http://www.euroipse.org/wp-content/uploads/pdf/CHARTE/charte-IPSE.pdf ; dans les rapports économiques et commerciaux avec Israël au niveau européen : http://www.eccpalestine.org/guidelines-on-the-eligibility-of-israeli-entities-active-in-the-occupied-territories-regarding-grants-awards-and-financial-instruments-funded-by-the-eu-from-2014/

Editeur

Brennpunkt Drëtt Welt est un espace d’expression édité par l’ONG Action Solidarité Tiers Monde (ASTM).

Actualités

Pour aller plus loin

Soutenez-nous

Vous souhaitez soutenir ce projet? En savoir plus