Abandonner la norme cartographique eurocentrée (Mercator) au profit d’une projection plus juste de la taille des continents (equal earth), c’est l’ambition du mouvement Correct the map, soutenu par l’Union Africaine. Si le projet n’est pas neuf, sa pertinence comme sa concrétisation continue de bousculer certaines habitudes historiques, pédagogiques et politiques.

Corriger la carte mondiale ? Oui, mais vers quel horizon ? 

« L’utilisation généralisée de la projection de Mercator, qui réduit la taille réelle du continent africain, est une injustice visuelle qui renforce des dynamiques de pouvoir néfastes, affaiblit l’importance mondiale de l’Afrique et perpétue une vision issue de l’ère coloniale » ; estime, en substance, l’ONG Speak up Africa. Il s’agit de l’une des deux principales ONG à l’origine de la campagne visant à promouvoir des projections cartographiques plus justes et fidèles (telle Equal Earth) à travers le monde.

La perception de la traditionnelle projection Mercator (du nom du géographe belge Gerardus Mercator) conditionne notre vision du monde. Notamment en offrant un espace territorial occidental plus grand que les espaces des continents africain et sud-américain, plus réduits qu’en réalité. Résultat : impossible de percevoir que l’Afrique est le second plus grand continent du monde, avec ses 30,41 millions de kilomètres carrés. Autre exemple : l’île du Groenland (2.166.086 km²) apparaît aussi grande que l’Afrique (30.415.873 km²). Or, elle est en réalité 14 fois plus petite…

Cette distorsion visuelle, fort ancienne, n’est pas sans conséquences éducatives, identitaires, psychologiques et politiques.

Pour y remédier, Correct The Map (« Corriger la Carte ») est un appel international lancé par Speak Up Africa et Africa No Filter. Via une pétition mondiale, un plaidoyer digital et une mobilisation citoyenne, la campagne des 2 ONG appelle à « cesser d’utiliser des cartes déformées et à représenter l’Afrique telle qu’elle est réellement » afin de « changer les regards portés sur le continent et promouvoir une représentation plus juste et plus valorisante. »

En d’autres termes, redonner à l’Afrique sa pleine visibilité et « ouvrir la voie à une nouvelle ère où le continent est reconnu pour ce qu’il est véritablement : vaste, dynamique et essentiel à notre avenir commun ».

Une idée ancienne soutenue par l’Union Africaine

En août dernier, l’appel militant a été entendu par l’Union Africaine (UA). Celle-ci a officialisé son soutien au projet de renouvellement cartographique. Une première depuis la naissance de l’institution continentale (en 1962) ! Un soutien de poids qui a attiré la curiosité des médias occidentaux pour la campagne « Correct The Map ».

Néanmoins, il faut préciser que l’appel à corriger la projection Mercator existe depuis… les années 1970, avec la proposition d’Arno Peters (1973).  Pour mettre fin à une sous-représentation visuelle de l’Afrique, Peters a présente sa propre carte telle une correction nécessaire à la vision eurocentrée du monde. Il s’agit donc du premier scientifique à avoir popularisé l’idée que l’Afrique est beaucoup plus grande que ce que montre Mercator ; et que, par conséquent, la carte traditionnelle devait être corrigée afin de refléter les vraies proportions du continent.

« Le soutien de l’Union africaine représente une étape historique et un signal politique très fort », estime Fara Ndiaye, la directrice-adjointe de Speak Up Africa. « C’est la première fois qu’une institution africaine adopte une position claire sur la représentation visuelle de l’Afrique. Cela transforme une revendication, qui était citoyenne et culturelle, en une véritable demande politique, panafricaine et adressée au monde entier. »

Durant plus de quatre siècles, la carte du monde Mercator (1569), a été imposée et relayée avec des biais pénalisant le continent africain. L’heure du changement semble avoir sonné. A plus forte raison à l’heure où s’imposent l’importance géopolitique et le virage géostratégique du continent :

« L’Afrique est en train de devenir le centre de gravité démographique et économique du monde. Dans quelques décennies, une personne sur quatre à l’échelle mondiale sera africaine », ajoute Ndiaye. « Le continent africain est déjà au cœur des enjeux globaux, tant au niveau du climat, de l’innovation, de la sécurité, ou encore de l’énergie. Dans ce contexte, continuer à représenter l’Afrique de façon aussi rapetissée serait non seulement injuste, mais aussi complètement déconnecté de la réalité. »

Critiques ou réserves 
Cependant, du fait qu’on parvient peu ou pas à inverser le rapport de force politique concernant la bataille pour la justice, l’égalité et un monde multipolaire, on est parfois tenté de se « replier » dans les symboles… Rendre à l’Afrique sa véritable taille sur un planisphère ? Ok ! Et ensuite ? Cela fait plus d’un demi-siècle que l’idée a germé (et ne s’est toujours pas imposée)… Si celle-ci devait enfin advenir, si la projection Mercator était mondialement remisée dans la cave des vétustés coloniales : qu’est-ce cela changerait sur les terrains du Soudan, de la RDC, du Cameroun, de la Libye ou de la Somalie ?

Munies de leur projection « equal earth », les multinationales occidentales vont-elles visibiliser / expliquer pourquoi elles saignent continuellement l’Afrique ? Pourquoi elles participent à ce que près de la moitié des 54 Etats africains soient perpétuellement « à guerres et à sang » ? Pourquoi érigent-elles ou soutiennent-elles des régimes dictatoriaux qui asphyxient leurs peuples, survivant avec 2 dollars par jour ?  Pourquoi, enfin, leurs politiques structurelles de prédation capitaliste poussent les plus courageux des Africains à immigrer, au péril de leur vie, vers l’Europe ?

Il n’est pas sûr non plus que « equal earth » change le quotidien des populations du Cameroun. Le pays d’Afrique centrale au triste record continental : 44 ans de dictature féroce ininterrompue. Oui, à 92 ans (quatre-vingt-douze ans !), le président Paul Biya a entamé son neuvième mandat consécutif… pour un dernier tour de pillages tous azimuts, avec l’approbation discrète des « amis » de l’Occident.

Cela fait aussi un bail qu’en RDC, nombre d’écoliers ont appris que la carte du Congo-Kinshasa contient 80 fois la superficie de la Belgique ou quatre fois celle la France.  Cette donnée a-t-elle réellement changer « l’estime de soi » et/ou revaloriser l’image du Congo ? Et ne parlons pas du Soudan avec sa guerre civile aux plus de 150 000 morts depuis deux ans ! Pas certain que, là aussi, la priorité soit de modifier la projection Mercator…

On l’a compris : pour les détracteurs ou les critiques mezzo voce, Correct the Map serait à ranger dans la catégorie des lubies « woke ». Sans réelle incidence concrète, à moyen ou long terme, sur les conditions socio-économiques des peuples d’Afrique voire même sur celles des diasporas afro-descendantes d’Occident.

Pour les générations futures 
En creux de cette vision politico-pessimiste, nous estimons, au contraire, que « tout est lié ». Si les progrès sociopolitiques sont invariablement lents ou décevants pour une génération, cela n’interdit pas de lutter pour les générations futures.

Dans nos formations à l’éducation antiraciste, nous accrochons ostensiblement aux murs plusieurs versions de mappemondes, différentes de celles inspirées par Mercator. Ce faisant, nous invitons les apprenant.e.s à questionner leurs représentations du monde. Par exemple : une carte australienne qui met l’ile océanienne au centre de la carte… Le regard de beaucoup se crispent et ceux-ci cherchent l’erreur, tellement la projection de Mercator reste imprégnée dans notre subconscient en tant que « carte universelle » garantissant une représentation correcte du monde.

Cela s’explique, notamment, par le fait que – comme pour tout document historique – la carte géographique demeure un outil auquel on attribue des qualités de transparence et d’objectivité. Pour citer un célèbre cartographe : « Les cartes ne sont ni le miroir de la nature, ni des transmetteurs neutres de vérités universelles. Ce sont des récits et des histoires avec un but. Elles contiennent des secrets comme des connaissances, des mensonges comme des vérités, elles sont biaisées, partielles et sélectives ».

Aucun doute : les cartes influencent les discours sur le monde parce qu’elles livrent ou suggèrent une vision et raconte des « histoires ». Toute carte géographique est aussi une représentation aplatie d’une sphère qui implique des déformations (quelle que soit la projection choisie) et, dès lors, toutes les cartes sont forcément biaisées.

Une carte doit donc être lue avec prudence afin de bien en identifier les atouts, les inconvénients et les particularités. Chaque carte demeure centrée sur un point de vue, telle la simple volonté de mettre son pays au centre du monde, jusqu’à des intentions nationalistes, perceptibles, par exemple, sur les cartes de la République populaire de Chine incluant Taïwan.

En finir avec les stéréotypes

Au fond, que raconte la projection de Mercator, créée en Europe au 16ème siècle à des fins maritimes, encore largement utilisée aujourd’hui en Europe et en Afrique ?

Dans le discours d’inauguration de l’exposition « InCarnation », au Bozar en 2019, feu l’homme d’affaires et collectionneur congolais Sindika Dokolo a donné cette réponse :

« En partant du fait que la terre est une sphère qui flotte dans l’univers il n’y ni haut, ni bas ; il n’est donc pas anodin que l’on choisisse de représenter l’Europe en haut et l’Afrique en bas. C’est le point de référence qui détermine quelle partie sera le plus représentée et laquelle en souffrira. Moi, j’ai appris, peut-être tous comme vous, que l’Europe a une proportion presque comparable à l’Afrique. La réalité est, qu’en terme de surface et en kilomètres carrés, l’Afrique peut abriter l’Europe de l’Est, la Chine, les États-Unis d’Amérique, l’Inde et quelques autres pays. »

Dans son essai satirique intitulé « Comment écrire sur l’Afrique » (2005), l’auteur kényan Binyavanga Wainaina tourne lui aussi en ridicule les représentations réductrices de l’Afrique dans la littérature. De celle qui dépeignent systématiquement des paysages de savane éternels, des gens affamés ou en faune sauvage omniprésente, sans aucune complexité ni profondeur : «  Always use the word « Africa » or « darkness » or « safari » in your title. Subtittles may include the words «  Zanzibar, «  Maasai, « Zulu », « Zambezi », « Congo »…

Tandis que l’Afrique possédant la majorité des ressources minières et humaines convoitée et exploitée par le reste du monde, un demi-siècle après la fin du colonialisme, les stéréotypes sur l’Afrique subsistent ! Ici et ailleurs. En Afrique comme dans le reste du monde. Au Luxembourg, aussi. Les témoignages de certains jeunes afrodescendants, pendant les ateliers de sensibilisation en milieu scolaire, en sont la preuve.

Si une autre preuve était nécessaire, j’en ai également fait les frais dans ma vie adulte. Par exemple, le 8 mars 2020, lors de la première grève des femmes, j’ai été victime de propos racistes et sexistes sur les réseaux sociaux. Des insultes qui reprenaient précisément les clichés évoqués par Wainaina : exotisme, primitivisme, misérabilisme, etc.

En voici un « florilège » non exhaustif : « Mais ces connasses, si ça leur plaît pas le Luxembourg : ouste ! On les envoie sur la lune ou carrément au Congo. Et là, ils pourront faire aux singes des nœuds dans leurs queues, surtout bien loin de nous »…  « Si l’endroit d’où provient ‘le café au lait’ est connu, alors qu’on l’y renvoie et rapidement. Tous sur les bateaux. Je leur donnerai même un coup de main pour faire les bagages ! ». Ou encore : « Leurs femmes, quand elles arrivent au pays, déjà enceintes, elles s’accaparent nos hommes ».

Ces « commentaires » montrent qu’il existe encore un héritage colonialiste, raciste et sexiste, à déconstruire. A l’instar du collectionneur congolais Sindika Dokolo, nous affirmons que l’« on nous a menti » ! Notamment en continuant à imposer et utiliser des référents eurocentrés et réducteurs, telle la carte Mercator, les Africains et les Afrodescendants se mentent à eux-mêmes.

Apprendre à désapprendre

Désapprenons le classicisme de notre regard sur l’Afrique ; apprenons à nous regarder d’une manière digne et objective, à célébrer autour de notre passé, notre présent et notre avenir.

Dans cette perspective : changer la carte, c’est changer la narratif. Et tant mieux si ce sont les Africains et Afrodescendants qui en ont donné la première impulsion.

Au Luxembourg, cette volonté de changer le narratif a été amorcée en 2019, à travers l’élan donné par différentes associations antiracistes. Une volonté qui n’est pas morte et se poursuit aujourd’hui.

 

Finkape Roots 

Un site qui propose des articles de fond, à la vision afrocentrée et décoloniale, ainsi que des expressions artistiques engagées, créées par des artistes et journalistes africains et afro-descendants vivant en Europe et sur le continent africain (Luxembourg, Belgique, Cameroun et la région des grands Lacs – Congo, Rwanda, Burundi).

 

Antonia Ganeto

A la croisée de l’art et du militantisme, elle est conseillère en éducation interculturelle et antiraciste auprès du Menje. Militante afroféministe elle s’engage en tant que vice-présidente de la CCDH pour le respect des droits humains. Elle est entre autres, membre du conseil d’administration du MUDAM et fondatrice de Finkapé Roots.

 

Olivier Mukuna

Diplôme d’un master en journalisme et communication à l’Université Libre de Bruxelles en 1997, lejournaliste et essayiste a collaboré avec une quinzaine de média belges, français et luxembourgeois et a signé plusieurs productions audiovisuelles. Il es spécialisé dans les thématiques liées au racisme systémique, aux enjeux décoloniaux et à l’actualité sociopolitque des citoyens afrodescendants en Europe.