Abbas Milhem, directeur de Palestinian Farmers’ Union – Avant les élections israéliennes du 3 mars, Benjamin Netanyahou avait annoncé l’intention d’annexer la zone C, avec le soutien du gouvernement américain dans le cadre de son « Deal du Siècle ».

Alors que la plupart des pays sont occupés avec la gestion de la pandémie, les récents agissements illégaux d’Israël dans la zone C ont été négligés par la communauté internationale. En effet, la zone C, et plus particulièrement la vallée du Jourdain et le nord de la Mer Morte, abrite quelques 65 000 Palestiniens et 11 000 colons illégaux, et elle constitue également la terre agricole la plus riche de Cisjordanie. Tout comme les colonies israéliennes, l’annexion des territoires de la zone C est considérée comme illégale par les accords d’Oslo et la Convention de Genève.

Intentions israéliennes d’annexer la zone C

Lors de la signature de l’accord d’Oslo II par la Palestine et l’Israël en 1995, la Cisjordanie a été divisée en trois zones : A, B et C. Les deux premières zones représentent 40 % du territoire et sont principalement sous le contrôle des Palestiniens, tandis que la Zone C (60 %) se trouve, elle, sous contrôle militaire et civil israélien mais avec l’idée, lors de la signature de l’accord, d’un transfert aux Palestiniens lors d’un accord de paix définitif.

Selon le droit international, «  le territoire d’un État ne peut pas faire l’objet d’une acquisition par un autre État à la suite du recours à la menace ou à l’emploi de la force. » Une annexion de la zone C constituerait donc une violation grave du droit international. En effet, le principe qui sous-tend le mot « annexion » est l’appropriation illégale de propriétés placées sous la juridiction d’individus occupés, au profit des forces d’occupation.

Depuis 2013, l’Israël procède au déplacement illégal de citoyens palestiniens vivant dans la vallée du Jourdain. À différentes occasions, les forces armées israéliennes ont forcé des citoyens palestiniens à évacuer leurs maisons, pour une période de temps déterminée pouvant aller de quelques heures à deux jours, sous prétexte que l’armée devrait effectuer des exercices militaires. Il faut signaler que les citoyens palestiniens n’ont pas d’autre choix, dans ces circonstances, que de quitter leur maison, sinon ils seront expulsés de force.

La réalisation des plans d’annexion de la zone C dépend des capacités à éliminer la présence palestinienne dans la vallée du Jourdain, notamment en empêchant tout développement économique palestinien dans cette zone. Les mesures extrêmes imposées par le gouvernement israélien empêchent les citoyens palestiniens d’utiliser la plupart des terres de la vallée du Jourdain, restreignent leur accès aux abondantes ressources en eau de la région et les empêchent de construire des maisons et d’agrandir et développer leurs villes. Ces conditions de vie insupportables obligent de nombreux Palestiniens à quitter leurs maisons et leurs terres. Les politiques et les actions mises en place dans la vallée du Jourdain répondent à l’unique objectif d’y approfondir le contrôle israélien pour arriver finalement à faire de l’annexion de cette zone un fait accompli.

Le ” Deal du Siècle” de l’Administration Trump

En avril 2019, le président américain Donald Trump a annoncé le « Deal du Siècle » pour la résolution du conflit israélo-palestinien. Ce plan ne prévoit aucune restriction quant à la possible annexion de parties de l’État palestinien par Israël. En effet, le plan propose uniquement que la Palestine soit nommée « État », mais qu’Israël continue à contrôler ses frontières, son espace aérien, sa politique étrangère et sa sécurité. L’accord propose également que la capitale de la Palestine soit placée à la périphérie de Jérusalem-Est et qu’elle ne soit pas établie avant quatre ans. Evidemment, la souveraineté palestinienne sera inexistante. En ce qui concerne les frontières, le plan reconnaît 70 % de la Palestine comme un droit des Palestiniens, ce qui leur laisserait encore moins de terres que dans les propositions précédentes.

Le plan donnerait également la Vallée du Jourdain à Israël, qui actuellement constitue pour les Palestiniens une enclave stratégique donnant libre accès au fleuve Jourdain et permet d’irriguer 80 000 hectares de terres agricoles en Cisjordanie. Si le plan de Trump est mis en œuvre, l’Israël aura le contrôle sur les ressources d’eau palestiniennes.

Le plan prévoit également l’annexion de 75% de la zone C, ce qui pourrait faire passer le nombre de colons vivant dans la zone C à un million d’ici la fin de la décennie.

L’annexion de la zone C et la crise COVID-19

Les tentatives d’annexion de la zone C par le gouvernement israélien ont également continué pendant la pandémie mondiale. Le 5 mars 2020, le gouvernement local a déclaré l’état d’urgence en Palestine afin de limiter la propagation du coronavirus. Depuis lors, l’occupation israélienne a intensifié les agressions contre le peuple palestinien, surtout dans la zone C.

Les forces armées israéliennes ont continué à attaquer les moyens de subsistance et les structures liées aux services, allant même jusqu’à la confiscation et la destruction d’outils destinés à la lutter contre le virus. Dans ce contexte, le journal B’Tselem rapporte la confiscation, par l’armée Israélienne, de poteaux et de tôles destinés à la construction de huit tentes pour deux cliniques de terrain, quatre logements d’urgence et deux mosquées.

Une augmentation des attaques de la part de colons israéliens (19 au moment de la rédaction de cet article) a également été constatée, ainsi qu’un usage excessif de la force par les soldats israéliens (207 raids et 191 arrestations de Palestiniens).

Des colons soutenus par les forces armées israéliennes ont semé la peur avec des tactiques d’intimidation : ils ont envoyé des loups sur les terres palestiniennes en empêchant ainsi les paysans palestiniens à entrer sur leurs terres de pâturage. Ceci aura des effets catastrophiques sur un secteur d’élevage agricole déjà en difficulté. Des colons sont même allés jusqu’à enlever des paysans palestiniens de leurs terres et à les séquestrer dans les colonies israéliennes.

Les colons se permettent d’attaquer les agriculteurs palestiniens et leurs terres agricoles comme ils l’entendent, sans que personne ne proteste ou s’y oppose, pandémie oblige. En profitant de la situation de la pandémie, le gouvernement israélien poursuit ses plans d’annexion de la zone C.

Formation du “gouvernement d’annexion”

En mars 2020, à l’occasion de la troisième élection israélienne en une seule année, le Premier Ministre Benjamin Netanyahu n’a pas réussi à obtenir une majorité. Cependant, l’épidémie du coronavirus a été utilisée pour former un gouvernement d’urgence pour sortir le pays de la crise. Le 20 avril 2020, le Premier Ministre Nétanyahou et Benjamin Gantz ont signé une proposition de coalition permettant à Nétanyahou de rester au pouvoir pendant au moins 18 mois supplémentaires. Alors que le reste du monde a clairement exprimé son opposition à l’annexion, en particulier l’Europe, tout le monde est maintenant trop occupé par la pandémie pour s’opposer, voire même pour résister aux actions d’Israël. Par conséquent, avec le « gouvernement d’annexion » en place et avec le soutien de l’administration Trump, la question n’est plus de savoir si Israël va procéder à l’annexion, mais quand. En fait, l’accord de coalition prévoit que Nétanyahou pourra présenter le plan d’annexion à la Knesset dès le début du mois de juillet. L’ambassadeur de Trump en Israël, David Friedman, qui supervise la cartographie de la future annexion affirme que les États-Unis sont prêts à reconnaître l’annexion en l’espace de quelques semaines. Cependant, l’annexion aura des effets sociaux, politiques et économiques absolument catastrophiques sur l’ensemble de l’État de Palestine.

Répercussions économiques de l’annexion

L’économie palestinienne peut être qualifiée de “vulnérable” car elle ne dispose pas des ressources ou des capacités nécessaires pour faire face à une crise majeure. L’annexion fera stagner davantage une économie déjà en difficulté. Avant la crise Covid, la bande de Gaza avait un taux de chômage de 50%, la Cisjordanie un taux de 19%. Ces chiffres ont sans doute encore augmenté et les taux actuels sont sûrement encore plus sombres. En raison du fait que la Palestine dépend fortement de l’aide étrangère, l’économie palestinienne a été sévèrement touchée lorsque le président Trump a mis fin à toute aide américaine à la Palestine (plus de 360 millions de dollars). Avec l’annexion imminente, les Palestiniens seront confrontés à des limitations supplémentaires de circulation, ce qui nuira encore plus à leur économie. Il ne fait aucun doute que l’annexion entraînera une augmentation préjudiciable du chômage et de la pauvreté des Palestiniens, en particulier dans la zone C, où une majorité de Palestiniens vivent déjà dans une pauvreté extrême.

Au risque de paraître dramatique, c’est maintenant ou jamais qu’il faut s’opposer à l’annexion illégale de la zone C. Vu que le reste du monde est actuellement préoccupé par ses propres crises, notamment la pandémie Covid-19, les voix qui se sont fait entendre au début contre l’annexion de la Cisjordanie, se sont entretemps éteints. La question n’est plus de savoir si Israël va procéder à l’annexion, mais quand. Avec le soutien de l’administration Trump, les forces armées israéliennes et les colons israéliens se sentent aujourd’hui libres d’attaquer les citoyens palestiniens dans la vallée du Jourdain, sous prétexte de légitime défense. L’annexion de la Cisjordanie serait absolument catastrophique pour le bien-être social, politique et économique de la Palestine.

L’annexion de la zone C ne mettrait pas seulement en question les projets de création d’un État palestinien et la solution à deux États, mais elle ruinerait définitivement toute possibilité pour les Palestiniens vivant dans la zone C, de devenir autonomes.

Dans le cas d’une annexion, les Palestiniens perdraient toutes leurs terres (y compris, mais pas seulement, les terres agricoles) et leurs ressources et des centaines de milliers de Palestiniens seront déplacés en augmentant encore plus la pauvreté et l’insécurité alimentaire. Il est temps d’agir, les menaces épuisées des dirigeants palestiniens concernant « la fin du processus de paix » ne suffisent plus. Une position ferme contre l’annexion doit être prise aux niveaux national et international. Si aucune mesure n’est prise contre l’annexion illégale de la Palestine, malheureusement, l’État de Palestine tel que nous le connaissons n’existera plus.