Oscar Campanini et Jorge Campanini – La transition énergétique fait partie des transformations essentielles pour faire face au changement climatique et elle est actuellement l’un des principaux sujets à l’ordre du jour des organisations internationales et de plusieurs pays européens.[1] Les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre ainsi que l’engagement en faveur des véhicules électriques sont parmi les mesures les plus remarquables dans la matière. Bien que ces mesures constituent une avancée importante qui n’avait pas été observée au cours des dernières décennies de discussions mondiales infructueuses sur le changement climatique, cette réflexion manque dans la plupart des cas, d’une approche intégrale et n’aborde pas les aspects centraux qui permettraient réellement d’aller au fond du problème de l’énergie et du changement climatique.

Les limites de la discussion en Europe

Dans la plupart des cas, la discussion gouvernementale sur les mesures à prendre pour faire face à la transition énergétique ne prend pas en compte le problème du mode de consommation : la quantité d’énergie consommée par personne est très élevée. Par exemple, dans le cas des transports, il ne s’agit pas seulement de la mobilité électrique comme alternative ; il s’agit aussi d’aborder la discussion sur la nécessité de réduire radicalement les transports individuels et de donner la priorité à la promotion de transports collectifs plus efficaces.

L’absence de mesures visant à modifier le modèle de consommation mondial entraîne d’autres types de conséquences dans le Sud. Actuellement, le Sud joue un rôle central dans l’approvisionnement en matières premières de l’économie mondiale, avec des impacts inquiétants sur l’environnement et les droits humains dans les régions où ces matières sont extraites. Parmi les conséquences de cette extraction, on trouve le déplacement de communautés, la violation de leurs droits les plus fondamentaux, la contamination des sols, de l’eau et de l’air, la déforestation, l’extinction d’espèces animales et végétales, la destruction d’écosystèmes entiers, et encore l’impact sur les cycles de l’eau qui affecte à son tour de multiples formes de vie.

La transition énergétique, bien qu’elle propose l’abandon des combustibles fossiles et l’utilisation des énergies renouvelables, ne cesse d’exiger des matières premières pour la construction d’infrastructures liées, principalement, au stockage de l’énergie. Cela génère une augmentation de la demande de certains minéraux, comme le lithium, le cobalt, le tantale, le cuivre, entre autres. Beaucoup d’entre eux ne sont pas présents sur l’ensemble du globe ou dont les plus grandes réserves se trouvent dans les pays du Sud, de sorte que cette augmentation de la demande internationale perpétue l’insertion subordonnée de ces pays dans l’économie mondiale, génère des problèmes écologiques insolubles et provoque la violation des droits humains.

Les conséquences de la transition énergétique en Amérique du Sud : le cas du lithium bolivien

Le cas de la Bolivie illustre bien le problème. La Bolivie possède l’une des plus importantes réserves de lithium au monde[2] : le principal gisement de sel[3] de Bolivie est situé à Uyuni, dans le département de Potosi. Dans ce salar, l’État est en train de mettre en place des installations industrielles [4] pour la production en masse de chlorure de potassium et de carbonate de lithium. Cette initiative a pris de nombreuses années, depuis la consolidation de la technique de transformation, la mise en place d’usines pilotes[5] (2013-2014), la mise en place d’usines industrielles[6] (2018 et toujours en cours) et la certification même des ressources existantes dans le salar (2019) (YLB, 2018). Au niveau international, cette stratégie et son retard placent la Bolivie encore loin derrière ses principaux concurrents, le Chili et l’Argentine. Ce retard a motivé le gouvernement bolivien à créer en 2018 une société publique-privée à capital allemand par le biais du décret 3738 du 7 décembre 2018, ce qui a été suivi par la signature d’un accord préliminaire avec le consortium chinois TBEA-Baocheng pour former également une entreprise commune.[7]

Ces usines en cours de réalisation soulèvent toutefois d’importantes préoccupations pour la société civile bolivienne dans son ensemble et pour les habitants de la région de Uyuni en particulier.

Le Salar de Uyuni est situé dans le bassin endoréique de l’altiplano, c’est-à-dire une zone très aride avec des variations de température comprises entre 25 et -30 °C, des gelées fréquentes, un rayonnement solaire considérable et un déficit hydrique très important.[8] Les activités agricoles et la vie communautaire sont rendues possibles grâce à d’importantes sources d’eaux souterraines fossiles dans la région.

Les données présentées dans les études d’impact environnemental des projets de chlorure de potassium et de carbonate de lithium dans le Salar de Uyuni indiquent que l’utilisation de l’eau s’intensifierait, nécessitant 167 416 m3/mois dans le cas de l’usine industrielle de chlorure de potassium et 18 000 m3/mois dans le cas de l’usine industrielle de carbonate de lithium. Il faut ajouter à cela l’impact de la troisième usine d’hydroxyde de lithium, qui doit encore être conçue et mise en œuvre.

Outre l’utilisation directe de l’eau, les impacts sur le système hydrique sont plus importants et plus complexes à quantifier. La quantité de saumure à extraire est si élevée qu’elle pourrait constituer un risque écologique important dans un écosystème si fragile et encore inconnu comme le salar. Les études environnementales préliminaires ne considèrent pas les salines comme faisant partie d’un système intégral. Elles ne prennent en compte que les aspects généraux de la mise en œuvre et de la construction de tout ouvrage standard avec une évaluation très superficielle et très localisée de son influence sur les zones directes et indirectes ; le réel niveau d’impact est donc encore inconnu. Cette approche laisse de côté la possibilité de comprendre les salines comme une zone de grande importance écologique dont les taux de recharge, les écosystèmes et la biodiversité existantes sont d’une importance et d’une fragilité considérables. Les expériences des pays voisins nous donnent des signaux alarmants concernant ce type de projets et il est nécessaire de les prendre en compte.

En guise de conclusion : promouvoir une discussion sur les transitions énergétiques en y intégrant   le Sud

Sur la base de ce qui précède, nous pouvons affirmer que

– Les problèmes sociaux, politiques et économiques des pays du Sud sont marqués par la dynamique économique qui détermine leur insertion dans l’économie mondiale : il s’y inscrivent en tant que fournisseurs de matières premières. Par conséquent, la réflexion sur la transition énergétique, à partir du Sud, outre les problèmes énergétiques que cela implique, doit également prendre en compte la possibilité de reconfigurer notre insertion dans l’économie mondiale, maîtriser les problèmes écologiques et respecter les droits humains. En ce sens, la réflexion sur la transition énergétique menée dans les pays du Nord et les politiques qu’ils envisagent, pour l’instant, tendent à approfondir les problèmes concernant les ressources naturelles dans les pays du Sud et ne proposent pas de résoudre les impacts négatifs et les conflits qui en découlent.

– Jusqu’à présent, le débat en Europe s’est principalement concentré sur la production d’énergie et la réduction des émissions de GES de ce secteur, plutôt que sur la discussion du modèle de consommation. Pour le Sud global, qui fournit les matières premières, cette discussion sur la production plutôt que sur la consommation d’énergie ne change rien à la pression que ceux qui contrôlent le marché des matières premières exercent sur nos économies et nos systèmes politiques.

– La société est très préoccupée par la violation des droits humains et par l’effondrement des outils et des instruments démocratiques, sous l’impulsion de ceux qui promeuvent et mettent en œuvre les activités extractives et/ou les méga infrastructures de production d’énergie que ces activités exigent. Compte tenu des mesures de transition énergétique assumées en Europe, cette préoccupation ne diminue pas, au contraire, elle augmente ; cela est dû aux pressions politico-économiques qu’elles entraînent et aux impacts socio-environnementaux qu’elles peuvent provoquer dans les zones à potentiel hydro-énergétique ou à réserves de lithium, comme c’est le cas du Salar de Uyuni.

Bibliographie

GISEMENTS DE LITHIUM BOLIVIENS. 2018. Mémoire institutionnelle. Unité de communication et de gestion communautaire. La Paz.

BOLIVIAN MINING CORPORATION. 2012. Étude analytique approfondie d’évaluation environnementale du projet de saumure intégrale dans le Salar de Uyuni – Usine modulaire et industrielle de chlorure de potassium. SIMBIOSE. La Paz.

Liégeois, Chantal. 2012. Eau d’extraction : mine de San Cristobal. Petropress. Cochabamba

GISEMENTS DE LITHIUM BOLIVIENS. 2018. Étude analytique approfondie d’évaluation environnementale du projet de saumure intégrale dans l’usine industrielle de Salar de Uyuni – Carbonate de lithium. VIVENS. La Paz

Mamani M., Erwin Freddy (2007). FRUIT 25 ans de vie. En défense permanente des ressources naturelles, des terres et du territoire. La Paz : Programa NINA-Fundación Solón.

 

[1] Les subventions et les incitations à l’acquisition de VE sont des mesures importantes en Norvège, aux Pays-Bas, en Angleterre, en France, en Espagne, au Danemark, en Suisse et en Allemagne. Voir : https://cleantechnica.com/2018/11/04/8-european-countries-their-ev-policies/

[2] La plupart des ressources mondiales en lithium se trouvent dans la puna sud-américaine, dans les hauts plateaux salants des Andes et sous forme de saumure. Et les pays où ces salines sont situées sont l’Argentine, le Chili et la Bolivie (une région connue sous le nom de “triangle du lithium”) ; les deux premiers sont actuellement deux des plus importants fournisseurs de lithium au monde.

[3] Dans les années 80, la mission française de l’ORSTOM a estimé les réserves à environ 5,5 millions de tonnes de lithium, un chiffre qui a ensuite été réajusté avec l’Universidad Mayor de San Andrés et a déterminé un potentiel de 9 millions de tonnes de lithium, cette valeur a été approuvée par l’USGS, en plus d’être reconnue par les agences gouvernementales boliviennes pour la conception de la stratégie d’exploitation qui est mise en œuvre (CEPAL, 2019). Cependant, les certifications récemment conclues en janvier de cette année ont reconfiguré les attentes concernant le potentiel du Salar en augmentant les réserves à 21 millions de tonnes de lithium (https://www.lostiempos.com/actualidad/economia/20190120/reservas-litio-son-21-millones-t-64-del-salar-uyuni).

[4] En raison du processus politique en Bolivie et d’une force importante des organisations paysannes dans cette région au cours de la période 2001-2009, une stratégie pour l’exploitation et l’industrialisation nationale du lithium a été conçue et mise en œuvre sous le contrôle de l’État bolivien.

[5] Installations pilotes pour le chlorure de potassium, le carbonate de lithium et l’assemblage de batteries

[6] L’usine de chlorure de potassium a été achevée en 2019 et l’usine de carbonate de lithium est en cours de construction, tandis qu’une usine d’hydroxyde de lithium doit encore être mise en place.

[7] Il convient de noter que le DS 3738 a été abrogé par le DS 4070 le 2 novembre 2019 à la suite des conflits politiques qui ont abouti à la démission d’Evo Morales. Au moment de la rédaction du présent document, un gouvernement de transition est chargé de cette société et de l’abrogation de la DS 3738. On attend toujours de la société allemande qu’elle résolve cette abrogation en faveur de la coentreprise (https://www.acisa.de/es/noticias/news-detail-es/acisa-erklaerungsnotiz-zur-aktuellen-situation-in-bolivien/).

[8] La Federación Regional Única de Trabajadores Campesinos del Altiplano Sud (FRUTCAS) a averti que la moyenne des précipitations dans la région est d’environ 100 mm/an, mais que l’évapotranspiration est de 15 % supérieure (Mamani M., 2007).